Toulouse, Low Cost (Claude Jutra), deux films de Lionel Baier

C’est au milieu des épis de blé que le film démarre. Des épis sont secoués par le vent, mais quelque chose d’autre bouge aussi. C’est une petite fille. Au début elle est cachée derrière les épis, puis elle se lève et regarde à l’horizon.

Même si l’on peut identifier l’âme du film à ces épis de blé (qui reviennent tout le temps comme un leitmotiv visuel), je préfère croire que le vrai moteur de Toulouse est le vent. Ce qui touche Lionel Baier est ce vent, cette brise qui secoue les âmes des personnages et qui les bouscule. Il suit les personnages , sans les analyser ni les juger, dans des lieux, dans leurs actions différentes, un peu partout, en restant un peu plus en surface des choses quand le vent souffle beaucoup et en allant un peu plus en profondeur quand le vent tombe.

Dans ces champs de blé, Cécile et Marion s’achètent une voiture d’époque, une Ford Taunus, et partent pour Toulouse. Cécile fuit son amant, et s’interroge sur la nature de l’amour à travers des rêves. Lionel Baier en profite pour représenter sa vision de l’amour. Un travelling avance vers les amants (un homme et une femme) qui s’embrassent tandis que l’homme verse de l’essence sur eux. L’image devient rouge, l’homme sort un briquet de sa poche, hésite à l’allumer. Une pluie violente envahit le plan et la bande sonore. Tout s’arrête : il n’y aura pas de feu. Avez-vous déjà-vu une plus belle et plus puissante métaphore de l’amour ?

Mais Lionel Baier ne s’interroge pas seulement sur des questions individuelles, mais aussi sur des questions sociales et universelles. Il aborde la question de l’intégration sous plusieurs points de vue. Cécile et Marion rencontrent des mécaniciennes lesbiennes et leur amour est raconté avec une telle sérénité qu’on les imagine bien intégrées dans la société, même si elles sont homosexuelles. Elles sont heureuses, bien dans leur peau.

Toujours avec finesse, mais un peu plus d’ironie, le réalisateur vaudois aborde le cliché de la peur envers les musulmans qui règne de nos jours. Cécile, pour récupérer sa voiture parquée devant la gendarmerie et verrouillée, doit éloigner le policier de garde. Elle appelle la gendarmerie de son portable et leur raconte que des vandales au visage masqué par des drapeaux suisses lacérés (des étrangers sûrement !) font du scandale dans le parking. Le policier quitte «ipso facto » la gendarmerie et se dirige vers le parking à toute vitesse.

Marion, la petite fille de 12 ans, se pose aussi des questions sur la société. Elle est beaucoup plus maligne que ce qu’on pourrait l’imaginer. Au parking du McDonald’s, elle désoriente les jeunes occupants d’une voiture avec juste une question. Lorsqu’une ado assise à l’arrière lui conseille «Laisse tomber, ils sont cinglés !», Marion répond du tac au tac «Et alors, pourquoi tu restes avec eux ?». La réponse qui tarde à venir : «Parce qu’on est amis». Et il faut voir comment ses “amis” la traitent! C’est le monde dans lequel on vit ! 

Le film surfe sur des images parfois visionnaires, parfois pop et parfois d’époque. Apparemment on est très à la surface des choses, comme le dit Lionel Baier aussi, « ce film est un glaçon dans l’eau », mais entre les images qui défilent, entre les mots qui se perdent, on saisit des vérités, on apprend des choses.

La faute à Rousseau – Emile 1 à 5

Le plus beau film de la soirée au Capitole est La faute à Rousseau – Emile de 1 à 5. Le film dure trois minutes et parle de cinq garçons dans une baignoire. Le film étonne à la fois par son histoire (avez-vous déjà vu cinq garçons dans une baignoire ?) et par son découpage. L’esthétique s’approche de celle de Sebastiane  de Derek Jarman (UK, 1976). Le très beau cadrage avec les jambes en amorce et le visage en deuxième plan rappelle l’affiche de la Quinzaine des réalisateurs 2010. Le film est posé, calme. Dans la baignoire, on repère sur une bougie une représentation de la Vierge Marie, et c’est une dimension sacrée qui se glisse parmi ces âmes perdues, un peu comme Pasolini aimait à le faire. Le film s’achève sur les notes d’un Bach protestant, et la phrase de l’Emile de Rousseau : «L’ordre naturel des choses n’est qu’un artifice bourgeois. Seul le chaos règne».

Low Cost (Claude Jutra)

D’un tout autre registre est Low Cost. L’histoire est basique. La voix off de Lionel Baier vous la raconte en deux mots au début du film: « En fait c’est très simple. Depuis ma naissance, je connais le jour où je vais mourir. Je ne l’ai jamais dit à personne parce que je ne voulais pas que le regard des autres sur moi change, mais au fond de moi, j’ai toujours su».

L’auteur nous raconte ses souvenirs jusqu’au moment où il prend congé des vivants. Les images se déroulent entre Lausanne et Paris. Low cost est un film raconté à la première personne, où le réalisateur est à la fois l’acteur, le cadreur, le narrateur, le scénariste et le monteur. Il a demandé à ses amis de jouer et à sa boîte de production de lui donner des sommes dérisoires. Tout tourne autour de lui

Dans Low Cost,  il y a deux défis : le premier est celui de raconter une histoire avec un téléphone portable, et le deuxième est celui de donner des souvenirs à quelqu’un qui en a trop peu (voire qui n’en a point), alors que quelqu’un d’autre en a trop. Lionel Baier en a trop et se sert de Claude Jutra comme prétexte pour raconter aux spectateurs ses souvenirs, ses réflexions. Il faut savoir que Claude Jutra s’est suicidé le 5 novembre 1986, car il était atteint de la maladie d’Alzheimer. Avant de se jeter d’un pont, le réalisateur québécois avait écrit une phrase sur le mur de sa chambre : « Je suis Claude Jutra ». Lionel Baier imagine qu’il avait écrit ça, parce qu’il avait oublié qui il était et qu’il avait besoin de s’en souvenir quand il rentrait chez lui.

Ce défi est réussi, l’idée est originale et nous emporte quelque part. On s’étonne même par moment d’être entré pendant une heure dans un film qui aurait pu durer trois minutes. Et juste pour nous raconter l’anecdote (sympathique ?) d’un Claude Jutra.

Le film nous interpelle souvent, par exemple dans les changements de musique sur l’avion. Mais quand il se veut complexe, il nous égare parfois. Sympathique, l’anecdote des cambrioleurs qui pourraient venir à la maison et auquel le futur mourant veut offrir une glace, ou même son chéquier.

Mais à part ça, on est toujours sur lui, avec lui, en lui. Il critique les Catholiques, mais n’approfondit pas. Le seul moment où il se

plonge un peu dans la profondeur de son cœur, c’est quand il pense au suicide de Claude Jutra. Mais pourquoi créer alors un alter ego et se faire appeler David Miller ? Pourquoi condenser tous ses souvenirs de réalisateur dans ce film ? La seule réplique qui tient la route, c’est celle d’Emmanuel Salinger : « Ton père ne t’a pas appris à faire un nœud de cravate ? Il était lacanien ? » Voici le seul moment ironique dans le film où l’on sort un peu de ce monde d’égocentrisme. J’ai bien aimé les associations entre la cravate rouge et le taureau dans l’arène. On dirait du Godard.

À une deuxième lecture, on s’aperçoit que Baier dénonce l’anonymat dans lequel on l’a maintenu au Café Saint Jean, à Paris, où, depuis des années, il a toujours pris un jus de fruit et où personne ne l’a jamais considéré comme un habitué. Le monde ne tourne pas toujours autour de notre réalisateur vaudois.

Filippo Demarchi, 22, étudiant ECAL

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