“Le perfectionnisme ne mènerait-il qu’à l’anéantissement de l’individu ?” A propos de “Black Swan”

Black Swan, une critique du monde du spectacle, un hommage à Tchaïkovski, un film fantastique ou un thriller psychodramatique ? Tout cela et bien plus encore ! Dans ce film, Aronofsky impressionne par sa capacité de lier différents styles, tons et sujets totalement hétéroclites.

Comme dans Requiem for a dream, il traite de l’obsession jusqu’à son paroxysme, ainsi que de la folie qui en découle. Il s’agit ici de la frénésie des

artistes pour la perfection de leur œuvre. Aronofsky illustre son propos par l’acharnement de trois individus dans trois domaines distincts.

Tout d’abord celui de la danseuse vis-à-vis de sa performance. L’évolution de son perfectionnisme constitue la base du scénario et la mise en scène le rappelle avec finesse durant tout le film. Cette femme entre en scène avec une obsession : être parfaite. La scène finale rappelle ce thème important avec une conclusion : « I was just perfect ! ». Pas en tant qu’individu, mais en tant que rôle. Nina, la danseuse, porte un masque. Les premiers instants du film la montrent telle quelle, mais, dès le moment où Nina exprime son désir de perfection, la jeune femme devient une succession de rôles. Cela n’est pas uniquement exprimé par les paroles de la danseuse, mais aussi, et joliment mis en scène, par des effets visuels. Par exemple, les instants où la danseuse se mue en cygne noir ne faisant plus qu’un avec son rôle. Ou tous les jeux de caméra autour de miroirs durant lesquels le spectateur se retrouve comme Nina, ne sachant plus quelle face du miroir est la réalité. La folie qui prend petit à petit cette femme lance une réflexion sur le perfectionnisme : Ne mène-t-il qu’à l’anéantissement de l’individu ?

Il y a ensuite l’obsession de la mère vis-à-vis de sa fille. Cette femme, détruite par ses rêves inaccomplis, ne lâche pas prise et tente de réaliser son idéal de vie au travers Nina. Elle tente de lui infliger une existence en tout point identique, mais sans erreurs de jeunesse. La fille est l’œuvre, la mère l’artiste et son vécu sert d’esquisse. Une œuvre ne se révoltant pas contre son créateur, Nina n’a pas le droit de libre arbitre. Cette caractéristique de leur relation est très bien exprimée par les réactions absurdes de la mère, notamment quand elle jette le gâteau lorsque sa fille hésite devant la montagne de calories… Ce rapport mère-fille dérange parfois. Pas uniquement à cause de la folie qui le dépeint, mais aussi parce qu’Aronovsky ne traite qu’une facette de la relation. Il sous-entend qu’il y en a d’autres, notamment lorsque la mère parle de ses regrets à sa fille, mais leur développement manque.

Il y a, finalement, le désir de perfection qu’a le maître de ballet     (Thomas, interprété par Vincent Cassel) vis-à-vis de son œuvre : désir qui ne le rend pas fou, mais lui enlève une partie son humanité. Thomas interagit dans ses relations comme s’il jouait avec des pions. Il veut plaire à tout le monde et manipule chacun pour arriver à ses fins. Vision de Nina ou critique d’Aronovsky ? Sûrement un peu des deux car ce perfectionnisme est stable au cours du film et n’évolue pas avec la folie du personnage principal. Thomas représente un chorégraphe perfectionniste qui met une pression telle sur ses danseurs que ces derniers deviennent fous. Ainsi, le spectateur est amené à réfléchir sur le mode de la compétition au travail.

Thomas, en tant que maître de ballet et seul personnage principal à ne pas devenir fou, sert aussi de base de réflexion sur la définition d’un chef-d’œuvre. Cela surtout au début, lorsque l’homme explique que réaliser une œuvre, ça n’est pas inventer, mais utiliser ce qui existe de manière différente. Aronofsky justifie ainsi son film : Il reprend l’histoire du Lac des cygnes le mettant en scène à la fois dans le monde de la danse et dans le monde réel. Il utilise des effets spéciaux pas vraiment originaux, mais les place dans un contexte inattendu. Par exemple, les hallucinations sur les peintures dans la chambre de la mère sont banales dans un film sur les drogues, pas dans une oeuvre sur la danse.

Aronofsky ne développe pas tous les points qu’il aborde, ce qui gêne parfois. Mais il se centre sur la réflexion sur l’obsession de perfection qu’il veut approfondir. Choisir Le Lac des cygnes comme œuvre illustrant cela n’est certainement pas un hasard. Choisir Natalie Portman comme actrice principale non plus. Avec son jeu presque parfait et son implication extrême pour ce film (perte de poids, cours intensifs de danse,…), n’est-elle pas l’objet même de ce que critique le film ?

Marion Wagnières, 22 ans, physiothérapeute

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