“Django Unchained” / L’Histoire, le cinéma, l’ironie. Le sujet, la toile et le pinceau.

Si Django Unchained est un film puissant, un spectacle incisif, c’est parce qu’il embrasse l’Histoire. Il la prend à partie sournoisement. Après Inglorious Basterds, l’incorrigible et sulfureux Tarantino récidive : il s’empare à nouveau d’un lourd, grave et douloureux épisode historique.

Ce western, s’il en est un, présente une dimension transgressive qui pourrait bien déranger. Par exemple, le réalisateur Spike Lee, qui juge sévèrement la façon dont Quentin Tarantino traite son sujet : l’abomination de l’esclavage des Noirs. L’ironie, un esthétisme maladif et une série de décalages insolents seront indubitablement associés à la patte de Tarantino. Seulement, et surtout dans la réussite qu’est ce nouveau monstre du réalisateur des Kill Bill, tous ces procédés sont d’une éloquence troublante, même et surtout mêlés à un évènement douloureux de l’Histoire. Premièrement relevons que malgré le style vif et l’ironie si présente, les scènes liées à la violence de l’esclavage américain conservent une gravité certaine. Ensuite, Tarantino réveille le sempiternel débat de la légitimité de la forme et de l’esthétisme avec la gravité morale. Quand on doute du pouvoir et du sérieux de l’ironie il faut se replonger dans Voltaire et quand on a peur de la dimension esthétique il faut se souvenir de Baudelaire. La beauté tragique et artistique, fût-elle en lisière de quelque excès, ne saurait altérer la tragédie de l’esclavage mais la rend justement plus vraie en la sublimant, en la montrant dans la théâtralité du mal.

Ainsi, c’est dans une atmosphère déconcertante que l’Histoire est taquinée et non pas niée ou négligée. Autant de scènes dans Django Unchained qui traduisent le poids de la chose historique dans l’esprit du réalisateur: le docteur Schultz et Django qui convoquent un mythe, un feu allumé, dans une caverne qui nous rappelle les temps immémoriaux de la préhistoire et de l’origine du drame humain (et donc de la fiction et du cinéma), l’expédition punitive menée par ces hommes qui déferlent sur une colline avec leurs torches et qui font l’objet d’un tableau éminemment médiéval, les allusions costumières et jardinières au XVIIIème siècle qui dessinent une «tranquillité» des Blancs insupportable face aux Noirs enchaînés, les anachronismes innombrables etc… Notons encore le clin d’oeil délicieux à Inglorious Basterds avec, cette fois, un Allemand qui met en évidence la face barbare de l’Amérique. Savoureux changement des rôles. Magnifique insolence. Et encore la brillante métaphore des sacs dont les trous sont mal ajustés et qui montre si finement que le racisme est un prisme à travers lequel on ne peut pas voir le monde.

Pour finir, s’il y a un sujet c’est l’Histoire, s’il y a une toile c’est le cinéma et s’il y a un pinceau c’est l’ironie, redoutablement efficace parce qu’insolente. Le spectateur est livré à lui-même, on ne lui tend pas la main, pas de pitié. C’est la réussite du dernier film de Quentin Tarantino.

Florian Stresemann, 18 ans, Collège de Candolle, Genève

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