“Fenêtre sur cour” et sur une réalité virtuelle

Le cinéma Capitole a ouvert ses portes mercredi 30 janvier, pour accueillir l’inauguration d’une programmation particulière, organisée par la Cinémathèque suisse en collaboration avec la Fondation de l’Hermitage à l’occasion de l’exposition temporaire Fenêtres, de la Renaissance à nos jours. C’est avec une version restaurée et numérisée du chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock : Rear Window (Fenêtre sur Cour, 1954), que débute cette série de projections sur le thème de la fenêtre dans l’art. Démasquant la persistance de toute une culture traditionnelle du spectacle optique dont le cinéma est l’héritier, ce film nous dévoile tous les attraits et les pièges de la jouissance scopophilique et du voyeurisme à outrance. Hitchcock disait d’ailleurs à propos de son film : « Vous avez l’homme immobile qui regarde au dehors. C’est un premier morceau de film. Le deuxième vous montre ce qu’il voit et le troisième sa réaction. Cela représente ce que nous connaissons comme la plus pure expression de l’idée cinématographique. » En effet, la passivité de l’objet de contemplation est un principe remis en question dans la peinture moderne, et c’est l’avènement du cinéma qui signe une rupture réelle avec ce mode de représentation et de conceptualisation de l’art lorsqu’il se propose comme une fenêtre d’observation. Mais revenons au film, car le générique de Fenêtre sur Cour commence et très vite le spectateur comprend qu’il est sur le point d’assister à une véritable pièce. Un clin d’œil habile au monde du théâtre : les rideaux s’ouvrent lentement, et le spectacle peut alors commencer.

Figure légendaire du cinéma américain, James Stewart incarne L.B. « Jeff » Jeffries, un photographe de presse intrépide, contraint à siéger dans un fauteuil roulant après s’être cassé une jambe lors d’un reportage. Son état le contraint à une immobilité temporaire dans son appartement new yorkais de Greenwich Village, dont la fenêtre donne sur la cour de l’immeuble et les appartements voisins. La saison est chaude et les fenêtres sont laissées ouvertes. Poussé par l’ennui et la lassitude, Jeff se met alors à observer ses voisins. Passe-temps rapidement transformé en obsession lorsqu’il découvre le comportement douteux de Lars Thornwald (Raymond Burr), ainsi que la disparition de son épouse qu’il suspecte avoir été assassinée par ce dernier. Jeff embarque avec lui dans son enquête son infirmière Stella (Thelma Ritter), ainsi que sa fiancée dévouée Lisa Fremont, une jeune bourgeoise endimanchée, merveilleusement interprétée par la mirifique Grace Kelly.

Le voisinage du photographe est composé d’un éventail de personnages hauts en couleurs par lesquels Hitchcock évoque diverses thématiques. Une des premières à être l’objet inconscient du voyeurisme de Jeff : Miss Torso, une jeune danseuse, à la plastique de rêve qui éveille sa curiosité. Ce personnage pourrait rappeler au spectateur la petite danseuse d’une boîte mécanique : on l’observe danser, on se plaît à la regarder, mais elle reste lointaine, inaccessible et fragmentaire au point d’en devenir transparente et vaine. Même si Miss Torso exhibe son corps inconsciemment car elle ne pense pas être observée, on ne la voit jamais nue, même lorsqu’on l’aperçoit dans la salle de bain, pièce dans laquelle une plus petite ouverture dévoile uniquement son visage. Toutes les fenêtres sont indiscrètes, ce sont des embrasures optiques dans la continuité de la surface opaque des bâtiments et Hitchcock s’en amuse en usant du paradoxe de la représentation zéro, un jeu d’alternances entre accessibilité et obturation, créant ainsi une censure qui attise la curiosité du protagoniste et par la même occasion, celle du spectateur. Ce stratagème est flagrant, notamment lorsque Miss Lonelyhearts, une femme célibataire et pathétique, ramène un homme chez elle. Par pudeur, elle abaisse les stores, mais on y voit toujours au travers. Le rideau sert dans ce cas de filtre, qui n’occulte pas totalement la scène et accentue la distance entre le voyeur (et le spectateur). L’effet d’interdit en est donc exacerbé. Cependant, à aucun moment, Jeff ne paraît mal intentionné dans son voyeurisme. Il observe dans un mélange d’ironie retenue et de bienveillance, toujours passivement, et c’est peut-être là que se trouve toute la perversité de sa curiosité, qui provoquera des évènements sans qu’il puisse intervenir.

Jeff est indécis en ce qui concerne sa relation avec la belle Lisa, et ne parvient pas à trouver les réponses à ses questions. Il se sent oppressé par la jeune femme. En effet, Lisa est montrée sans cesse comme physiquement supérieure au héros, non seulement par ses mouvements, mais aussi par sa domination dans le cadre, elle se dresse au-dessus de lui dans presque tous les plans où ils sont ensemble. Que ce soit un signe ou un prétexte de son irrésolution, il donne substance à ses doutes en épiant la vie de ses voisins. Le couple de jeunes mariés auquel il pourrait pourtant facilement s’identifier provoque chez lui une réaction complexe. On observe sa retenue et sa gêne face à l’intimité du couple, dont le tabou sexuel et affectif est accentué par leur fenêtre close qui l’empêche de les épier. Le regard du protagoniste, élément central du drame, revêt une dimension érotique. En effet, son amie Lisa l’ennuie lorsqu’elle se trouve du côté du spectateur, il ne voit pas en elle la femme d’action qu’il désirerait. C’est l’excitation provoquée par la confrontation de Lisa avec Thornwald qui permet à leur relation de retrouver toute sa dimension érotique. En entrant dans l’univers des fantasmes visuels de Jeff, Lisa parvient à attirer à nouveau son attention et son désir.

La situation du protagoniste est paradoxale car, malgré sa passivité, c’est autour de lui que se déroule l’histoire. Il y a donc un paradoxe entre son immobilité et le dynamisme de la vie du voisinage et de l’action dont il est témoin. Son téléobjectif est un outil censé capturer et figer des images, mais il l’utilise de manière à capturer la vie en mouvement : c’est une métaphore du cinéma, une allégorie du regard qui ainsi concentré en est exacerbé. Cependant, Jeff, rendu passif involontairement, épouse également le rôle du spectateur, impuissant face à l’action qui se déroule, ce qui augmente la tension et provoque ainsi un effet de suspense. La construction du film et très habile : un crescendo bien calculé, des césures narratives, un mariage adroit entre cadres fixes des fenêtres indiscrètes et réaction du personnage principal, une dynamique temporelle crée par l’alternance entre jour et nuit, accélération du rythme, tous ces éléments permettent l’amplification du suspense. C’est lors du dénouement final que le voyeurisme nous révèle toute sa perfidie. La tension grandit car le protagoniste est impuissant, face à l’enchevêtrement de deux histoires en parallèle : d’une part la tentative de suicide de Miss Lonelyhearts, et de l’autre la confrontation de Lisa avec Thornwald. Lorsque ce dernier comprend que Jeffries l’a découvert, il se rend dans son appartement, et à ce moment le suspense est à son comble, car « tel est pris qui croyait prendre » : le protagoniste et le spectateur semblent avoir été pris à leur propre jeu.

Le film, écrit par John Michael Hayes, et inspiré de la nouvelle It Had to He a Murder, est considéré comme l’une des meilleures réalisations d’Alfred Hitchcock. Fenêtre sur cour, un film qui donne au spectateur le rôle ambigu du héros, à la fois innocent et pervers. Un film qui nous pousse à nous mettre dans la peau d’un voyeur, pour s’immiscer dans une réalité virtuelle dans laquelle on ne peut exister.

Lucie Tardin, 18 ans, Accademia di Architettura di Mendrisio (Università della Svizzera italiana)

Advertisements
This entry was posted in TJC Lausanne. Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Changer )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Changer )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Changer )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Changer )

Connecting to %s