Festival de Locarno (8) – All You Fear Is Love

Trois représentants de la TRIBUne des jeunes cinéphiles couvrent le 69e Festival de Locarno. Un des deux Romands propose ici une contribution sur quatre courts-métrages réunis sous l’appellation All You Fear Is Love.

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Outre les films en compétition, le Festival de Locarno propose également un certain nombre d’œuvres qui ne sont éligibles pour aucun prix, à l’image, par exemple, des courts-métrages qui composent les projections thématiques au Rialto. Tenues dans la troisième et minuscule salle de ce cinéma, ces séances confidentielles proposent au public quatre courts-métrages réunis sous une même en-tête, en l’occurrence All You Fear is Love.

Le spectateur, en se rendant à ces projections dont l’entrée est libre, ne sait pas à quoi s’attendre, puisque le titre des œuvres, ainsi que le nom de leur réalisateur, ne sont pas mentionnés dans le programme. Ce dernier se contente d’une description en une phrase : « Love is what drives you, but sometimes it’s a reckless driver ». C’est uniquement une fois sur place que le spectateur découvre le programme exact, composé de quatre titres. Auschwitz On My Mind, du réalisateur israëlien Assaf Machnes, expose avec humour la jeune romance de deux lycéens visitant différents camps de concentration polonais avec leur classe ; une œuvre qui mélange intelligemment amour et abomination. Dans Three Wheels, le réalisateur cambodgien Kavich Neang présente l’histoire de ses propres parents mariés de force lors de la dictature des Khmers Rouges et qui vécurent ensemble durant 40 ans avant de se séparer. Dans son court-métrage Explosions in The Heart, la réalisatrice norvégienne Yenni Lee expose l’amour sororal entre deux jumelles, l’une d’entre elles est décédée et l’autre s’acharne à reconstruire des souvenirs, afin de sentir la présence de sa sœur. Amour et violence se côtoient dans Stone Cars du réalisateur américain Reinaldo Marcus Green, qui place la romance de deux adolescents sud-africains au sein de l’enfer des townships.

Au-delà de leur ressemblance thématique – à savoir l’amour comme moteur irréfléchi, imprudent d’existence – trois de ces courts-métrages (Three Wheels, Explosions in The Heart et Stone Cars) possèdent plusieurs points communs au niveau de leur photographie. D’une part, l’aspect granuleux de l’image, soit parce que l’œuvre a été filmée directement sur pellicule ou alors parce que le grain a été ajouté artificiellement (ce ne sont que des suppositions car les caractéristiques techniques des films ne sont pas précisées, à l’exception de Explosions in The Heart, tourné avec une caméra 16 mm). D’autre part, les images en contrejour et le facteur de flare (effet optique qui peut être observé sur l’image ci-dessus) qui les accompagne sont récurrents. Typiquement, cela donne un personnage filmé en gros plan avec un soleil rasant à côté de lui, la caméra bouge circulairement autour de sa tête et le changement de point de vue cache ensuite la source lumineuse qui se trouve à présent juste derrière le sujet. De plus, la caméra est régulièrement portée à l’épaule et, de manière générale, cette dernière est rarement immobile dans ces trois courts-métrages.

Certes, ces ressemblances formelles ne sont peut-être que de pures coïncidences, mais si ce n’était pas le cas, comment chacun de ces points communs pourrait-il être justifié au sein de la thématique dans laquelle s’intègrent ces œuvres ?

L’aspect granuleux de l’image, tout comme les aberrations optiques ou encore les mouvements plus ou moins aléatoires de l’image, sont autant d’éléments qui trahissent la présence d’une caméra. Beaucoup de films actuels tentent de présenter un point de vue qui semble dématérialisé. Les mouvements de caméra se doivent d’être si fluides qu’ils sont robotisés ou avec une photographie tellement lissée que l’image de la réalité semble passer directement dans la rétine du spectateur, sans aucun intermédiaire. Ces courts-métrages, au contraire, ne veulent rien cacher du processus de fabrication au public, comme par souci d’honnêteté, ce qui rend ces œuvres bien plus humaines, touchantes et authentiques ; authenticité particulièrement adaptée à Three Wheels, par exemple, où le réalisateur met à nu l’histoire de ses propres parents. Le grain de l’image est par ailleurs particulièrement voyant dans ce court-métrage puisque plusieurs scènes de nuit sont uniquement éclairées à la bougie et afin que le rendu ne soit pas trop sombre, ces dernières furent apparemment filmées – en plus d’une grande ouverture – avec une haute sensibilité du capteur de la caméra, ce qui a pour effet de rendre l’image d’autant plus granuleuse.

Concernant les contrejours, ils mettent particulièrement en valeur le soleil, ce qui pourrait mener à plusieurs interprétations. D’abord, le soleil est un éclairage puissant qui réchauffe les images, en particulier lorsque la lumière est aurorale ou crépusculaire, ce qui est souvent le cas dans Explosions in The Heart ou Stone Cars : la chaleur lumineuse qui pourrait être reliée à la chaleur amoureuse éprouvée par les protagonistes de ces deux œuvres. Néanmoins, la lumière du soleil qui, malgré ses aspects positifs, peut également être considérée négativement ; en particulier dans le cas d’un contrejour où elle éblouit par son surplus de puissance, comme le surplus d’amour amène son lot d’ennuis à la protagoniste d’Explosions in the Heart par exemple. D’ailleurs, la question de l’amour comme mauvais guide déjà évoquée plus haut est cohérente par rapport à l’interprétation du soleil comme symbole de l’amour, étant donné que le soleil et les étoiles en général sont un moyen plus ou moins efficace de s’orienter, une sorte de guide en un sens. Plus péjorativement, la lumière crépusculaire dans le court-métrage de Yenni Lee, qui marque la fin de la journée et annonce l’arrivée de la nuit, pourrait également symboliser la fin de la vie des deux sœurs.

Toujours dans le cas d’Explosions in the Heart, le facteur de flare qui, outre de créer des effets lumineux par diffusion de la lumière dans l’objectif, conduit à une baisse des contrastes de l’image et se trouve être particulièrement adapté au propos de l’œuvre puisque le personnage principal, ayant perdu sa sœur, est condamné à une vie fade, décolorée, sans contraste.

Voici, en somme, toute l’intelligence que reflète la photographie de ces court-métrages, qui se retrouve également dans le reste de leur réalisation et de leur écriture. A vous donc de découvrir le reste des perles dont regorgent ces œuvres.

Luca Moessner, 18 ans, Gymnase de Morges

 

Source de l’image : http://www.runarsorheim.com/#!explosions-in-the-heart/zoom/ocnm6/dataItem-ikdtb5bk

Stone Cars en streaming sur Vimeo : vimeo.com/75273455

Teaser d’Explosions in the Heart sur Vimeo : vimeo.com/157729235

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