Festival de Locarno (16) – Un artiste avec un grand A

Jodorowsky_Alejandro

En plus de décerner des trophées aux œuvres primées dans les différentes compétitions, le Festival du film de Locarno remet également des prix honorifiques, comme le Pardo d’onore octroyé à Alejandro Jodorowsky, réalisateur notamment d’El Topo, de La Montagne sacrée ou encore de Santa Sangre.

En cet honneur, son film Poesía sin fin, sorti cette année, fut projeté en séance de minuit (son créneau de prédilection depuis qu’El Topo lança la mode des midnight movies) sur la Piazza Grande. Cette œuvre faisant suite à La danza de la realidad (2013) se trouve être le deuxième volet d’un triptyque autobiographique, dont la troisième partie est actuellement en cours de financement. Retraçant ses jeunes années dans l’effervescente capitale chilienne, le film met en scène le fils d’Alejandro, Adan Jodorowsky, incarnant le rôle de son père à l’âge de la vingtaine. Années cruciales pour le réalisateur (poète-scénariste de bandes dessinées-romancier-mime-essayiste-acteur) puisqu’il prend alors la décision de devenir poète contre la volonté de son père, interprété par Brontis Jodorowsky.

« J’ai toujours été qui je suis et jamais qui les autres n’ont voulu que je sois », a dit Alejandro Jodorowsky lors de la discussion publique qu’il donna à Locarno le jour où il reçut son prix ; et ce qui ressort de Poesía sin fin, est qu’au-delà de sa propre personne, l’artiste applique également ce principe à son œuvre. En effet, son dernier film, dégage une rare sincérité et ne laisse jamais au spectateur le doute si un élément ou une idée proviendrait ou aurait été altéré par un autre esprit que celui de Jodorowsky. Une liberté permise grâce à un financement participatif, lui laissant carte blanche. À vrai dire, l’artiste donne l’impression – renforcée par le fait qu’il s’agisse d’une œuvre autobiographique – d’avoir réalisé un film si personnel, qu’il ne semble pas refléter une part de sa personne, mais véritablement l’intégralité de lui-même. Ce film est Jodorowsky. Forcément poétique. L’adage datant du procès de Howl dit que « La poésie ne peut pas être traduite en prose ; c’est pourquoi il s’agit de poésie ». Jodorowsky nous prouve remarquablement avec Poesía sin fin qu’à défaut de pouvoir la traduire en prose, il est possible de la traduire en « langage cinématographique ».

Jodorowsky est parvenu à réaliser ce tour de force notamment en confrontant la disgrâce à la beauté, ce qui a pour effet de sublimer cette dernière. Typiquement, la mère d’Alejandro est le seul personnage qui ne s’exprime qu’en chantant. Dans une comédie musicale par exemple, le spectateur n’aurait pas porté d’attention à cet élément, puisqu’il aurait été noyé dans la masse et considéré comme normal. Or, dans le contexte de Poesía sin fin, cette caractéristique prend toute son ampleur et le fait que ce personnage chante est d’autant plus beau qu’il est le seul à la faire. Ainsi, c’est en le mettant particulièrement en valeur aux yeux du spectateur que Jodorowsky parvient à transcender le beau.

En plus de la sincérité et de la beauté, l’artiste intègre également la notion de bonté à son œuvre. Le film est généreux, tout comme ses personnages, même le père d’Alejandro, qui lui refuse le métier de poète et qui n’exprime aucun amour envers son fils ; il est finalement montré avec beaucoup de tendresse comme magnanime. « En ne me donnant rien, tu m’as tout offert » lui dit Alejandro, soutenant que c’est en étant privé d’amour qu’il en acquit toute l’importance et la nécessité d’en donner.

Jodorowsky réunit dans son film les trois éléments qui forment sa propre définition de la poésie : la vérité, la bonté et la beauté ; et les trois grâces sont associées avec une telle conviction que le spectateur ne peut résister au charme de leur fusion et se laisse emporter dans ce rêve signé de la main de cet Artiste, avec un grand A.

La discussion publique d’Alejandro Jodorowsky, évoquée plus haut, réserva quelques surprises. Le réalisateur commença par parler des difficultés à réaliser un film, notamment par rapport au financement et à sa propre éthique : « Je fais toujours un film pour l’art, jamais pour le commerce ». L’homme soutient que la tâche est tellement ardue que des miracles sont nécessaires afin qu’un film voie correctement le jour. « Pour mon dernier film par exemple, il y a eu deux miracles. Le premier concernait une scène qu’il fallait tourner sur un ponton et il y en avait deux. Un tout droit qui allait loin vers l’océan, mais qui ne me plaisait pas, et un autre plus petit, qui ressemblait à la scène d’un théâtre et que j’aimais beaucoup. Seulement, le problème avec le plus petit était qu’il y avait du matériel de pêche qui y était entreposé et il n’y avait pas la place pour installer correctement les caméras. Alors le soir je me suis couché et je me suis dit, mince je vais devoir tourner à un endroit qui ne me plaît pas. Toute la nuit un orage a fait rage sur la côte et le matin, en allant sur place, nous avons découvert que la tempête avait été si forte que les vagues et le vent avaient emporté tout le matériel des pêcheurs et nous avons finalement pu tourner là où je le voulais ! Le deuxième miracle était une dame dans les 70 ans qui devait jouer la grand-mère et qui n’avait pas appris son texte, on a perdu une journée entière à cause d’elle, une journée, vous vous rendez compte ? Ça fait 50’000 dollars de perdus ! Elle m’a fait perdre 50’000 dollars, alors je lui ai dit que c’était une honte ce qu’elle avait fait et que le lendemain j’allais écrire toutes ses répliques sur de grosses pancartes. Le lendemain nous voulions commencer à tourner, mais elle s’était enfermée dans une chambre. J’étais furieux. J’ai demandé qu’on aille la chercher, mais elle n’ouvrait pas, alors j’ai ordonné qu’on défonce la porte et là on l’a découverte raide morte ! Finalement c’est la tante qui a joué son rôle et c’était très bien. Un merveilleux, non un terrible, un terrible miracle ! »

Au final, excepté ces quelques anecdotes, Jodorowsky parla peu du film, mais s’attarda plutôt sur des questions existentielles, sur le fait de trouver un but à sa vie, sur la folie et la foi. Au beau milieu de la discussion, un jeune homme, apparemment particulièrement inspiré par le discours de l’artiste, demanda la main de sa bien-aimée. Après de chaleureux applaudissements de la part du public et de Jodorowsky, celui-ci leur dit : « Mettez-vous face à face et unissez vos pieds pour qu’où que vous alliez, vous alliez ensemble, pour que vos chemins soient un seul chemin. Joignez vos pubis, réunissez vos sexes, ne négligez jamais le plaisir dans une relation. Écoutez les battements de vos cœurs, le centre des émotions. Liez vos cerveaux, mais ne laissez jamais les idées vous séparer. Maintenant tenez vous bien droits et dirigez votre amour vers le centre du cosmos, partagez-le, l’univers en a besoin. »

La vague d’amour ne s’arrêta pas là. Peu après, une femme se leva et dit que tout ceci la rendait vraiment heureuse et demanda à Jodorowsky s’il était d’accord de l’embrasser. À peine eut elle le temps de le rejoindre, qu’un photographe demanda également s’il pouvait venir le prendre dans ses bras, en fin de compte ils se retrouvèrent à quatre en train de s’étreindre devant le public.

Luca Moessner, 18 ans, Gymnase de Morges

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