Festival de Locarno (17) – Un programme trop éducatif sur la Piazza Grande ?

Trois représentants de la TRIBUne des jeunes cinéphiles ont couvert le 69e Festival de Locarno comme de vrais journalistes. Le duo romand répond ici à une critique de la NZZ à propos des films proposés en soirée au public de la Piazza Grande.

Chatrian

La 69ème édition du Festival de Locarno achevée, revenons avec un peu de recul sur la programmation de la Piazza Grande, apparemment loin d’avoir fait l’unanimité.

C’est du moins ce que l’on peut croire en lisant le (long) commentaire signé Susanne Ostwald en page 15 de la NZZ du jeudi 4 août 2016 : Lektionen auf der Piazza Grande. À la tête de la direction artistique du festival depuis maintenant quatre ans, Carlo Chatrian (photo) est accusé de vouloir « éduquer » le grand public en choisissant de projeter sur la Piazza Grande des productions plus « difficiles ». À l’appui de cette accusation, l’auteur cite notamment comme exemple « un film originaire du Mozambique, concernant la guerre civile qui y fit rage », à savoir Comboio de Sal e Açucar de Licínio Azevedo (photo ci-dessous) ou encore le film Poesía sin fin d’Alejandro Jodorowsky.

Comboio

Le premier élément susceptible de provoquer l’incrédulité du lecteur est le fait que Comboio de Sal e Açucar fut projeté en première mondiale pas moins de 6 jours après la sortie de l’article et le film présenté à la presse la veille. Sur quoi se base donc Susanne Ostwald pour écrire que ce film n’est pas adapté au grand public ? Le simple fait qu’il traite d’un conflit dont Monsieur Tout-le-monde ignore l’existence peut-être ? C’est un peu léger, surtout que le film, a posteriori, lui donne tort, puisqu’il nécessite à peu près autant de prérequis historiques qu’Un nouvel espoir demande de connaissances en géopolitique galactique. Certes, il n’est pas question d’un blockbuster à la Jason Bourne, également au programme du festival. Mais il s’agit d’un film qui, bien que sensé être focalisé sur un groupe – le réalisateur dit avant la projection que le protagoniste est le train tout entier – ne peut s’empêcher de se concentrer sur un personnage en particulier afin de faciliter l’identification du public et de rajouter, entre autres éléments inutiles au propos, une déchirante histoire d’amour qui tombe par ailleurs comme un cheveu sur la soupe.

Cette méprise de Susanne Ostwald quant au caractère prétendument « auteuriste » de Comboio de Sal e Açucar montre une fois de plus qu’il n’est pas possible de critiquer un film avant de l’avoir vu.

Parmi les innombrables paramètres qui entrent en ligne de compte dans la réalisation d’un film, aucun ne peut-être considéré comme garant de quoi que ce soit une fois l’œuvre achevée. L’histoire du cinéma nous montre que même un réalisateur couronné de lauriers ne peut pas garantir un succès public. Un exemple célèbre est celui de William Friedkin : sa double réussite avec The French Connection et The Exorcist a été suivie du désastre au box-office de Sorcerer.

D’où l’absurdité de la réflexion de Susanne Ostwald, qui déduit le caractère grand public ou non d’un film en se basant simplement sur son postulat de base et son origine.

Cette imprévisibilité semble d’ailleurs inhérente au cinéma. C’est un art et par conséquent il reste humain et si complexe qu’aucun esprit ne peut prédire à quoi ressemblera un film.

vincentRevenons à Poesía sin fin. Cette œuvre n’est effectivement pas destinée au grand public mais l’auteure de l’article omet de préciser qu’elle fut projetée à minuit, après le film Vincent de Christophe Van Rompaey (photo ci-contre). Or, s’il y eut bien un film accessible à tout le monde, ce fut ce Vincent avec Alexandra Lamy. Par souci de clarté, il ne laisse en effet aucune place à l’implicite. Typiquement, deux personnages discutent : l’un veut convaincre l’autre de l’emmener à Paris, ce qu’il finit par accepter. Quelques plans plus tard, les deux personnages sont dans une voiture filmée en passant à côté d’un panneau « Bienvenue en France ». S’en suit peu après un plan panoramique de Paris avec la Tour Eiffel au centre. À l’intention de ceux qui auraient encore des doutes quant à l’emplacement de l’action, une blague désopilante concernant les touristes qui pensent que la Tour Eiffel est visible de chaque fenêtre de Paris ne se fait pas attendre…

Quel aurait donc dû être le choix de Carlo Chatrian ? Ne projeter que Vincent ? Le présenter en premier, afin que le grand public puisse s’en aller ensuite s’il n’était pas intéressé par Poesía sin fin ne suffisait-il pas ? Aurait-il fallu qu’il ait l’exclusivité de la soirée ou qu’un autre film du même type soit projeté ensuite ?

Susanne Ostwald s’inquiète que la popularité du festival diminue à cause des films soi-disant inadaptés à un large public. Le mieux reste peut-être alors de lui demander directement ce qu’il en pense : quel film a donc remporté le prix du public ? Jason Bourne ? Vincent ? Non, I, Daniel Blake de Ken Loach, pas tout à fait un blockbuster

Il serait donc peut-être temps que l’élite journalistique zurichoise cesse de prendre le grand public – et en particulier la jeunesse qui, par ailleurs, a droit à tout un paragraphe rien qu’à elle dans cet article – pour un unique groupe de décérébrés avides de viande hollywoodienne et de montages charcutés.

Marco Labagnara et Luca Moessner, 18 ans, Gymnase de Morges

 

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