Festival cinémas d’Afrique Lausanne – Diamants de bric et de broc

Non, la création ne requiert pas nécessairement des fonds et des moyens techniques exceptionnels. C’est ce que démontrent avec habileté des cinéastes africains, mus par l’urgence et le désir impérieux de s’exprimer. Et qu’importe si l’argent manque : il est toujours possible de dire beaucoup avec peu. « Je ne pouvais pas attendre les fonds des producteurs, il fallait que je tourne », raconte Yoro Mbaye, réalisateur du court-métrage Journée noire (Sénégal, 2019) présenté samedi 21 août dans le cadre de la 15e édition du Festival cinémas d’Afrique – Lausanne. L’un des seuls cinéastes présents lors de la manifestation pour des raisons sanitaires évidentes, Yoro Mbaye confie, à la suite de la projection de son film, ne pas avoir suivi d’études de cinéma. Mais le septième art s’est comme imposé à lui, lorsqu’il a vu ses camarades universitaires tomber sous les balles de la police. Un événement qu’il a transposé à l’écran dans Journée noire, dont le point de départ, le retard de versement des bourses universitaires, mènera à une révolte estudiantine réprimée par les forces policières.

Réalisé sans grands financements, mais avec beaucoup de solidarité et de dévouement, ce court-métrage sénégalais prouve que la création cinématographique est possible, même sans soutien public ou financier. Le film d’animation Machini (RDC, T. et F. Mukunday, 2019) porte cette même vitalité (image ci-dessus) : quelques cailloux, une coquille de noix, et c’est tout un monde qui prend vie pour dire le désastre écologique que vit le Congo. Visuellement très réussi, ce film de dix minutes démontre une belle efficacité dans son propos, le tout avec une économie de moyens stupéfiante.

Exactement comme E’ville (RDC, B. N. Makengo, 2018), autre court-métrage présenté au festival et qui questionne l’histoire de la RDC en superposant archives sonores et prises de vues actuelles. Ces films, diamants bruts d’inventivité, se veulent engagés. S’inscrivant dans les luttes sociales qui traversent les sociétés africaines, ces cinéastes constituent des acteurs fondamentaux de résistance et de changement. Cet engagement, c’est aussi celui du Festival cinémas d’Afrique – Lausanne, qui offre de favoriser la visibilité des cinémas africains et des problématiques qu’ils portent. Avec plus de trente films de vingt-et-un pays différents, le défi a été relevé cette année encore pour la 15e édition de la manifestation.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Festival cinémas d’Afrique Lausanne – BUDDHA IN AFRICA, de Nicole Schaffer – Tristes tropiques

Dans la nuit tropicale, d’énormes gongs résonnent sans fin. De petits pieds accourent, se pressant pour arriver au premier office du jour : gare aux retardataires qui ne se présenteraient pas à l’heure au temple bouddhiste. Ils attendront dehors, à genoux, la fin de la cérémonie. Maître Hui-Lu n’attend pas et commence un sermon sur l’impermanence des choses : « La seule règle qui ne change pas, c’est que tout change ». Difficile d’en croire ses yeux, face aux premières images de Buddha in Africa (2019). Cette scène tout droit sortie d’un documentaire new age sur les vertus du bouddhisme pour toubab en mal de transcendance se déroule en vérité dans un orphelinat malawite. Point de moines tondus en tuniques orange, mais bien des enfants élevés au tofu et dans l’observance des paroles du Bouddha.

Enock – Alu de son nom chinois – quinze ans, est l’un d’eux. Il excelle aussi bien au kung-fu qu’il maîtrise le mandarin. C’est-à-dire mieux que sa langue maternelle, le yao. Orphelin à six ans, Enock est recueilli par l’Amitofo Care Centre, une institution bouddhiste fondée par Maître Hui-Lu, un moine taïwanais. Depuis, le jeune Malawite vit, comme 6000 autres enfants au moment du tournage, selon les règles strictes de l’orphelinat : arts martiaux, végétarisme, offices religieux à 04:30… et bien sûr, discipline de fer. Arrivé au terme de sa scolarité, Enock est confronté à un choix terrible : partir étudier à Taïwan, ou rester au Malawi.

Documentaire en forme de coming-of-age story, Buddha in Africa propose, tout en suivant le parcours d’un adolescent orphelin, de mettre en lumière les enjeux politiques et sociaux que soulèvent des institutions telles que cet orphelinat. Mission humanitaire ou entreprise coloniale ? La réalité est plus proche de la seconde proposition. Le vernis des nobles sentiments ne tient pas longtemps et le spectateur ne se laisse pas duper : ça sent le Soft Power à plein nez, cette colonisation « douce » – appréciez l’oxymore ! En témoignent les propos tenus par Maître Hui-Lu, trahissant un souci de correspondre davantage aux envies de ses donateurs qu’aux besoins des orphelins.

L’une des forces du film consiste à présenter l’ambivalence qui caractérise la relation d’Enock à l’orphelinat et à ses employés. Que cet aspect soit développé en montrant les discussions avec ses pairs ou en filmant les échanges, véritablement touchants, que le jeune entretient avec son professeur de kung-fu, il apparait progressivement que la position de l’adolescent au sein de l’institution est plus complexe qu’il n’y parait, entre révolte et dépendance. À l’heure où des investisseurs chinois achètent massivement des milliers d’hectares de terres agricoles partout sur le continent africain, Buddha in Africa apporte un éclairage nouveau sur un phénomène de domination culturelle qui se joue, plus que jamais, en ce moment même : Maître Hui-Lu ne cache pas son intention d’implanter un orphelinat dans chaque pays d’Afrique…

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Festival cinémas d’Afrique Lausanne – Lumières du continent africain

Offrir une vitrine aux films africains, telle est la vocation du Festival cinémas d’Afrique – Lausanne. Du 18 au 22 août, le festival présentait une trentaine de productions issues du continent africain, dans sa diversité, ses contrastes et sa richesse. Un patrimoine filmique trop peu connu, qui fort heureusement tend à gagner en visibilité : en 2019, le NIFFF avait consacré des rétrospectives aux films subsahariens tandis que quelques mois plus tard le festival de Locarno se penchait sur le cinéma noir. Preuves qu’une reconnaissance, certes tardive, de l’importance et de la vitalité de ces cinématographies, se développe au sein des lignes éditoriales des festivals. En proposant des films de l’ensemble du continent, le Festival cinémas d’Afrique – Lausanne explore et promeut des cinémas pluriels et diversifiés, qu’ils soient par exemple issus du Maghreb ou de l’Afrique de l’Ouest, des régions où la production de films est forte de plusieurs décennies, ou alors provenant de pays où l’industrie y est plus jeune et confidentielle, à l’image du Rwanda, mis à l’honneur lors de l’édition 2019 du festival lausannois.

L’édition 2020, quant à elle, a malheureusement subi le même sort que la plupart des éditions de festival de films : réduction du format a minima, afin de marquer le coup, malgré la situation sanitaire. 2021 signifiait donc pour la manifestation lausannoise l’année du renouveau. Le festival n’a néanmoins pas repris ses dimensions initiales, abandonnant cette année différentes sections telles que le Focus sur un pays et la Rétrospective, au profit de productions récentes. Un choix pleinement justifié par la volonté de mettre en avant, plus que jamais des films africains contemporains et essentiels, après de longs mois de fermeture des salles. Essentiels par leur dimension actuelle et sociale qui donnait le ton à cette édition, les films de la sélection questionnaient et thématisaient la révolte et la résistance. Qu’elles soient traitées de manière documentaire – à l’instar d’En route pour le milliard (Dieudo Hamadi, 2020), un film en quête de justice pour les victimes de la Deuxième Guerre du Congo – ou de manière symbolique avec, par exemple Air Conditioner (Fradique, 2020) (image ci-dessus), vu également au FIFF 2020, ces thématiques sociétales soulignent l’intention du festival de proposer des films engagés. Les conférences « Cinéma de résistance » et « Situation en Méditerranée : comment documenter une crise humanitaire ? » ont permis au public de prolonger la réflexion sur ces questions d’une brûlante actualité.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Il mostro della cripta, de Daniele Misischia – Frissons interrompus de fous rires

Le slasher movie est un genre cinématographique qui a connu ses heures de gloire dans les années 1970 et 1980 avec des films comme Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974), Halloween, la nuit des masques (John Carpenter, 1978) ou encore Les griffes de la nuit (Wes Craven, 1984). Ce genre, dérivé de l’horreur, voit un personnage, généralement monstrueux, causer un massacre parmi un groupe de jeunes, les tuant de la manière la plus graphique possible. Si sa popularité a depuis longtemps chuté, le slasher a tout de même influencé tout un pan du cinéma d’horreur, et Il mostro delle cripta se place dans cette lignée. Le récit suit Gió Spada (Tobia De Angelis), un jeune homme de 20 ans, représentant le personnage du nerd par excellence, réalisateur amateur de films d’horreur. Un jour, en lisant son comic-book préféré, il y remarque des similarités frappantes avec son petit village. Au fil de sa lecture, il ne peut croire qu’il ne s’agit que de coïncidences et commence alors à enquêter sur la présence d’un monstre dans la crypte de l’église.

Au travers de ce film, Daniele Misischia écrit une lettre d’amour aux films d’horreur des années 80. Il parvient tout de même à s’en démarquer grâce à l’humour, présent tout au long du long-métrage. Cela ne tourne jamais à la parodie pure et dure, comme cela peut être le cas dans les célèbres Scary Movie, mais cela contribue à l’ambiance générale du film, sans toutefois dénaturer les moments qui veulent développer une tension horrifique. Ces touches d’humour sont perçues comme un moyen de relativiser certains clichés présents dans le film, afin de mieux les faire passer auprès du public actuel. Ces clichés sont bien présents, car les codes scénaristiques et visuels du slasher sont ici parfaitement respectés, à commencer par les personnages stéréotypés : un adolescent banal et impopulaire, une fille sexy dont le personnage principal est amoureux, un rival arrogant, un mentor plus âgé et une bande d’amis geeks.

Le scénario est simple et prévisible, ce qui pourrait être perçu comme un défaut, mais cela fonctionne bien dans le cadre d’un film d’horreur, atténuant la violence des scènes. Malgré un souci de respecter certains clichés inhérents à ce type de films, un effort aurait pu être apporté pour en dépasser quelques-uns – notamment de genre – n’ayant plus vraiment de sens à notre époque et ainsi porter un message plus impactant. Un certain effort est fait pour le personnage de Vanessa (Amanda Campana), mais elle revient finalement au rôle attendu de demoiselle en détresse, malgré la volonté de rendre son personnage fort et indépendant.

Du point de vue de la production, le film réussit son pari de plonger le spectateur dans cette vision fantasmée des années 1980 qui fonctionne si bien et sait satisfaire autant visuellement que par son montage rythmé et aéré. L’usage de bruitages exagérés et souvent hors propos participe activement à la dimension comique de la production et ils interviennent souvent pour dédramatiser les scènes d’horreur. Du côté des musiques, ce sont des reprises d’originales des années 80, telles que Boys de Sabrina Salerno, qui permettent d’ancrer temporellement l’histoire. En plus de cela, Daniele Misischia a fait le choix d’associer des artistes définis aux différents personnages et cela de manière cohérente tout au long du film, avec l’exemple du personnage principal qui écoute régulièrement du Blue Oyster Cult.

Dans l’ensemble, Il mostro della cripta se démarque comme un long-métrage frais et excitant, et ne s’adresse pas exclusivement aux amateurs de cinéma d’horreur, car finalement il ne semble jamais avoir véritablement pour but de terrifier le spectateur. Suivant une trajectoire narrative sans prise de tête et simple, il va au bout de ses ambitions et apporte au spectateur un moment agréable et sans prise de tête.

Isciane Favre, 22 ans et Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – How to Kill a Cloud, de Tuija Halttunen – Science sans conscience

Quel serait l’impact pour l’humanité, si un Etat se retrouvait en mesure de pouvoir contrôler les nuages ? De pouvoir décider quand et où la pluie tombe, au risque de priver ses voisins de cette dernière ? Ce postulat qui semble être celui d’un film de science-fiction est pourtant celui de How to Kill a Cloud : un documentaire. Le film suit la scientifique Hannele Korhonen alors qu’elle participe à un projet financé à hauteur de 1.5 milliard de dollars par les Emirats Arabes Unis avec l’ambition de stimuler, voire de contrôler, la chute de la pluie.

Plus que l’aspect technique et scientifique derrière ce projet, ce sont véritablement les questionnements éthiques et humains qui rendent ce documentaire passionnant. La chercheuse est persuadée de travailler pour le bien commun, et tout au long du film elle défend bec et ongles sa position. Cependant, lors de certaines discussions ou d’interventions qu’elle fait face caméra, il est possible de percevoir du doute dans son expression ou des hésitations dans ses paroles, comme si elle n’était finalement pas totalement convaincue par ses propres arguments. En effet, malgré tout l’enrobage humanitaire posé autour de ce projet, il s’agit avant tout d’offrir aux Emirats le contrôle sur une denrée vitale et qui sera sans le moindre doute au centre de guerres dans le futur. Faut-il que l’être humain possède un tel pouvoir ? L’eau n’est pas magiquement créée, il y en a une quantité définie sur Terre, et si un endroit se retrouve par l’action de l’homme plus approvisionné en eau, cela se fera forcément au détriment d’un autre endroit du globe.

Hannele participe à d’immenses réceptions en compagnie des personnes les plus riches et puissantes de la planète, et toute la pression qu’elle a sur les épaules est ressentie de manière très forte. Pour ses recherches, il y a des gens qui ont payé plus d’un milliard de dollars et qui attendent un retour sur leur investissement. Contrairement à leur discours philanthropique officiel, il y a une véritable cassure entre les chercheurs qui parlent avec passion de leur domaine de recherche et le pouvoir politique qui voit des enjeux tout autres. Bien souvent, le film en apprend plus au spectateur par ce qui est passé sous silence que par les informations données textuellement par les experts.

Visuellement, How to Kill a Cloud propose un spectacle de toute beauté. Outre les décors magnifiques qui sont filmés, un travail impressionnant est mis en œuvre pour proposer des plans sublimes qui sortent de l’ordinaire, et derrière lesquels le travail acharné des équipes techniques est ressenti. Il y a un véritable effort pour sortir du modèle classique du documentaire, et de proposer quelque chose de différent, au moins sur la forme.

Posant des questions particulièrement importantes sur une ressource vitale qui ne fera que gagner en valeur au cours des prochaines décennies, How to Kill a Cloud montre avec beaucoup de justesse la volonté humaine de vouloir absolument contrôler la nature. Les puissances en jeu ne sont même pas parfaitement comprises, et au final, cela risque de créer plus de tort que de bien.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Jeunesse et cinéma

Le Locarno Film Festival arrive à son terme pour cette édition 2021 et laisse derrière lui des souvenirs de moments forts et intenses. Riche d’une histoire de 74 ans, l’illustre évènement parvient à garder une place privilégiée pour la jeunesse qu’il considère comme spectatrice et future actrice du domaine. Au travers de Locarno Kids par exemple, il inclut une sélection de films dédiés aux enfants ainsi que des ateliers et des activités pour les familiariser avec le monde du cinéma. Cette année, le premier Locarno Kids Award a été décerné à Mamoru Hosoda pour l’ensemble de son œuvre, avant la projection de son dernier long métrage, Belle, sur la Piazza grande. En remettant ce prix, le porte-parole de son sponsor a souligné l’importance de réunir les enfants devant le grand écran, eux qui ont tendance à être surtout absorbés par le téléphone portable.

En ce qui concerne les plus grands, les étudiants ou adolescents ayant entre 18 et 23 ans ont la possibilité d’intégrer Cinema&Gioventù au travers duquel ils pourront faire partie d’un jury de jeunes pour chacun des concours du festival. En collaboration avec le festival Castellinaria – dédié à la jeunesse – cette initiative éducative ouvre une fenêtre sur l’organisation d’un évènement de cette ampleur en invitant les jeunes non seulement à évaluer les films, mais aussi à rencontrer des réalisateurs et à participer à des ateliers sur le thème du cinéma.

Du côté des jeunes auteurs, le Léopard de demain se présente comme un espace pour présenter au monde leurs derniers films. Divisée en trois concours – national, international et courts-métrages d’auteur déjà établis – la sélection de films reconnaît le potentiel des réalisateurs émergents, fraîchement diplômés pour la plupart. Parmi ces derniers, le Neuchâtelois Loïc Hobi a partagé The Life Underground, un court-métrage centré autour du thème de l’acceptation sociale et des gangs. Ce film en noir et blanc a été tourné entre Lausanne et Neuchâtel, avec de jeunes acteurs romands.

Au travers de ces diverses initiatives, le Locarno Film Festival montre une volonté de rapprocher sa longue histoire des jeunes et ainsi de se positionner en tant qu’acteur de demain. La place privilégiée qui est donnée à la nouvelle génération démarque le festival de Locarno des autres et témoigne d’une vision qui s’étend vers l’avenir.

Isciane Favre, 22 ans (collaboration : Christian Georges)

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Locarno Film Festival 2021 – Jiao ma tang hui (A New Old Play) de Qiu Jiongjiong – L’histoire de la Chine au travers des planches

Dans les ruines d’une ville sinistrée, un vieil homme nommé Tuo Zi (Tao Gu) marche sans but apparent. Face à lui apparaissent deux démons qu’il accueille avec un calme désarmant. Ils lui apprennent que son talent d’acteur de théâtre est reconnu par tous, et que le roi de l’Enfer en personne l’invite pour assister à une de ses représentations. C’est une invitation qu’il ne peut pas refuser, et qui est sans retour. Au cours de cette dernière nuit avant de quitter la terre, il repense à sa longue vie et à tout ce qu’il a vécu. Le film est donc sa biographie, parcourant cinquante ans de vie, le tout lié à l’histoire de la Chine au cours du 20e siècle.

Cette double histoire suivant en même temps la petite histoire de cet orphelin recueilli par une troupe de théâtre et la grande histoire sociale et politique de la Chine de cette époque est passionnante, et les éléments sont imbriqués avec énormément de talent. Tout commence en 1911 avec la révolution qui voit le pouvoir impérial vieux de plus de 2000 ans renversé au profit de la République de Chine, et se poursuit au travers de la révolution communiste et se rend jusqu’à la grande famine qui frappa le pays entre 1959 et 1961. Tous ces grands événements historiques qui peuvent sembler très lointains sont ainsi humanisés au travers de cette troupe de théâtre, qui doit vivre tant bien que mal à travers tous ces tumultes. Chaque nouveau gouvernement attend des artistes qu’ils participent activement à la propagande d’Etat, quitte à sacrifier leur liberté créative. Le film joue énormément avec l’ironie pour faire comprendre le ridicule des contraintes imposées aux artistes par les différents pouvoirs en place, et parvient souvent à arracher un rire jaune au spectateur. Même dans les moments les plus graves, le doux optimisme et l’entrain de Tuo empêchent l’atmosphère de devenir trop lourde.

Visuellement, le long-métrage est absolument magnifique. Tous les cadres sont construits comme des décors de théâtre, et ces derniers profitent d’une direction artistique et d’une qualité de production de toute beauté, donnant une atmosphère unique à l’ensemble. Cela limite bien évidemment la manière dont la caméra peut filmer l’action, rapprochant encore plus le film du théâtre filmé, mais cela renforce encore plus une thématique majeure du film : la vie est une immense pièce de théâtre, et il ne faut pas la prendre trop au sérieux.

Il faut cependant accepter de regarder une œuvre issue d’une culture différente de la nôtre. Certains codes cinématographiques risquent de surprendre le spectateur occidental, et un acteur qui semble surjouer au point du ridicule sera au contraire parfaitement dans les normes de ce qui est attendu dans le cinéma chinois.

Jiao ma tang hui (A New Old Play) est un le récit d’une vie. La vie d’un homme simple qui n’a jamais cherché à changer le monde. C’est ce personnage particulièrement attachant, couplé à une découverte fascinante de l’histoire de la Chine, qui va convaincre le spectateur d’assister aux trois heures de ce récit tellement humain.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Das Spiel – Match de football et regards inversés

Qui n’a pas déjà regardé un match de football à la télévision ? Rassemblant des milliers de supporters dans le stade et devant les téléviseurs, ces évènements sportifs se positionnent tant comme des rencontres sociales que comme investissant une identité de groupe, une fierté nationale ou régionale. Dans son court-métrage Das Spiel, le réalisateur Roman Hodel choisit de changer de focus en invitant sur le devant de la scène non pas le jeu et les joueurs, mais le stade et les arbitres. Les caméras sont alors braquées sur l’arbitre central Fedayi San intervenant dans un match dans le stade de Berne.

La force de ce film documentaire – ayant déjà reçu plusieurs prix au niveau international – réside dans sa manière de briser des attentes bien établies quand il s’agit d’un match de football. Là où il semble logique de voir des plans centrés sur les joueurs, sur le ballon et mettant en scène des passes, seuls les arbitres et l’environnement sont à l’écran. Ce choix d’exclure le cœur de l’évènement révèle l’envers du décor – autant au travers des scènes filmées hors terrain que dans le choix particulier des focus – permettant ainsi de se plonger différemment dans l’action.

D’un point de vue plus symbolique, Das Spiel apporte une perspective différente sur la compréhension d’un match. Les dialogues portent à la fois sur les échanges entre les arbitres opérants sur et hors terrain et les interactions entre Fedayi San et les joueurs. Ils révèlent une dimension très humaine chez l’arbitre qui cherche à encourager les équipes et à porter un jugement correct et juste. Il est montré sous l’angle de ses multiples compétences, comme un sportif qui se doit d’être attentif et de garder la tête froide.

Dans ce court-métrage, Roman Hodel invite donc les spectateurs à dépasser la normalité en montrant un évènement très familier à travers un cadrage alternatif. Bien que Fedayi San soit au centre de l’attention, la narration vient appuyer l’importance du reste du personnel qui parvient tant bien que mal à contenir l’énergie que dégagent les supporters et les joueurs. Das Spiel se démarque alors comme un espace de surprise et de découverte pour tous les curieux qui aiment défier l’usuel.

Isciane Favre, 22 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Belle : Le dragon et la princesse aux taches de rousseur – Une vie dans deux dimensions

En 2021, Internet et le monde virtuel font partie intégrante de la vie des jeunes et cela, le Studio Chizu l’a bien compris. Dans son nouveau long-métrage, la maison de production japonaise – notamment responsable des films d’animation à succès Les Enfants loups, Ame & Yuki et du Garçon et la Bête met en scène une histoire bidimensionnelle prenant place à la fois dans la réalité et dans un monde virtuel appelé « U ».

L’histoire suit Suzu, une lycéenne de 17 ans vivant dans un village reculé du Japon. Très affectée par le décès de sa mère lorsqu’elle était enfant, la jeune fille se montre passablement fermée aux autres et est effacée. Cependant, dans le monde virtuel « U » rassemblant plus de 5 milliards d’utilisateurs, Suzu devient Belle, une chanteuse adorée de tous à la voix cristalline et aux costumes extravagants. Lors de l’une de ses représentations, elle fait la rencontre d’un dragon farouche et mystérieux, ce qui l’amènera à s’embarquer dans une aventure dépassant les limites du virtuel.

Avec cette production, le réalisateur Mamoru Hosoda combine une histoire touchante avec des images et des musiques grandioses. Une volonté de différencier les diverses dimensions se traduit par une animation traditionnelle pour représenter le monde réel et une animation 3D pour l’univers virtuel – un usage particulier rappelant notamment la série télévisée d’animation Code Lyoko qui elle aussi met en scène deux réalités alternatives : le monde réel et Lyoko, un univers virtuel simulé par un supercalculateur et dans lequel les héros peuvent se faire transférer.

L’un des points forts de cette production est la manière dont la technologie et les outils digitaux sont représentés en interaction avec l’histoire et comment ils prennent part dans la narration. En effet, là où il est souvent question de diaboliser les réseaux sociaux, les jeux vidéo et les plateformes en ligne de manière générale, Belle permet de rendre compte de l’usage réel de ces derniers tout en mettant en lumière leurs avantages et leurs enjeux. Le monde virtuel « U » est donc perçu comme un lieu de rencontre, mais également comme une référence commune, un intérêt partagé pour les amis de la « vraie vie ». Ce point de vue rend alors compte de la dimension sociale que peuvent investir les réseaux sociaux et les jeux vidéo, ainsi que le potentiel créatif que ces derniers offrent aux utilisateurs.

Belle se présente comme le rendez-vous idéal pour tous les curieux qui aiment se régaler tant visuellement que musicalement. Du point de vue narratif, il serait question d’un sans faute si ce n’est pour quelques scènes qui auraient mérité d’être approfondies et filées. Ce manque s’explique en grande partie par la limite de temps du film qui se présente déjà assez long tel quel. Cependant, ces défauts qui ne sont que moindres n’appauvrissent pas la qualité de la production dans son ensemble qui reste un délice audiovisuel.

Isciane Favre, 22 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Amansa Tiafi, de Kofi Ofosu-Yeboah – Un pays qui part à la dérive

En 1994, Quentin Tarantino accouchait d’une de ses œuvres majeures : Pulp Fiction. Brisant les codes traditionnels de la narration au cinéma, le récit suivait différentes saynètes de la vie de personnages qui entraient en contact les uns avec les autres au fur et à mesure du récit. Pour son premier film, Kofi Ofosu-Yeboah semble avoir largement pris son inspiration du réalisateur américain, auquel il a injecté son expérience de vie au Ghana : des problèmes et des défis auxquels le pays devra faire face. Que ce soit avec un politicien fortuné prêt à tout pour être élu, un duo de policiers alcooliques et corrompus ou une femme déterminée à conserver son indépendance, c’est un tableau haut en couleur qui est peint.

D’après le réalisateur, le film parle de personnes «  qui n’ont pas le choix ». Qu’ils soient poussés par leurs démons, l’ambition ou l’alcool, ou par la nécessité de survivre, le long-métrage montre efficacement des gens piégés dans une boucle infernale, celle de l’économie et de la politique du Ghana. Un vrai propos politique est développé, et l’objectif est clairement de montrer au monde une situation où les habitants ne peuvent plus posséder la terre de leur propre pays, rachetée par de riches investisseurs étrangers, et où la justice est expéditive et biaisée. En bref, une société où les dés sont truqués depuis le début, et où les luttes ne donnent l’impression de n’être que des coups d’épée dans l’eau. Le film montre des personnages qui semblent faibles, cupides, égoïstes, mais sans jamais porter de jugement sur eux. Tous sont piégés dans un système qui ne laisse pas d’autre choix, et font de leur mieux pour vivre avec cela.

S’il est peu connu à l’international, le cinéma représente une industrie très importante au Ghana, appelée Gollywood. Cependant il s’agit en grande partie de productions à très faible budget destinées au marché DVD. Dans ce milieu, Amansa Tiafi fait office de blockbuster, profitant d’une image léchée et d’une qualité de production qui force le respect, tout cela dans le but de lui fournir une véritable crédibilité auprès du public international.

Kofi Ofosu-Yeboah compare son film à un morceau de jazz, qui part dans tous les sens et dans lequel il est difficile de percevoir une ligne directrice. C’est effectivement une caractéristique marquante de Amansa Tiafi, qui saute régulièrement du coq à l’âne et qui ne peut pas être résumé en une histoire suivie et logique. De plus, une grande place a été laissée aux acteurs pour improviser leurs textes, ce qui donne encore plus une impression de film choral, avec plusieurs voix qui guident le navire.

Amansa Tiafi est une œuvre qui permet de percevoir un avenir plus que prometteur pour le cinéma du Ghana, qui parvient à jouer à la perfection dans un large registre d’émotions, et de faire comprendre à un public étranger les difficultés auxquels sont confrontés quotidiennement les habitants de ce pays.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – La violence sous toutes ses formes

Le cinéma, comme toutes les formes d’art, a pour enjeu de représenter les différents états humains et les émotions qui les accompagnent. Cela signifie un large éventail d’émotions positives, comme l’amour, l’amitié, la générosité, mais le monde est bien entendu tout autant composé d’émotions négatives, de haine et de mépris.

Le festival du film de Locarno propose des œuvres qui mettent en avant toutes ces émotions négatives, émotions qui souvent chez l’être humain ressortent sous forme de violence. Cette violence peut prendre de multiples formes, et ne laisse pas forcément de trace physique sur la victime.

Dans sa sélection de courts-métrages, Pardi Di Domani propose ainsi cinq œuvres de jeunes réalisateurs. Pour certains, il s’agit d’un essai avant la plongée dans la réalisation de leur premier long-métrage. Très différentes les unes des autres, tous ces courts-métrages ont pour thème commun la violence. Ainsi, au cours d’une projection qui peut se révéler difficile pour le spectateur, celui-ci devient le témoin impuissant du pire de ce que les humains peuvent infliger à leurs semblables.

Kazneni Udarac, réalisé par Rok Bicek (déjà auteur du long métrage L’Ennemi de la classe), met en avant le cercle vicieux de la violence, présentée sous forme de jeux – ou de blague – d’adolescents envers un jeune garçon qui cherche à s’intégrer. Cette violence si souvent banalisée et présentée comme normale – ce ne sont que des jeux après tout – frappe de plein fouet le spectateur de par sa réalité crue. Dans un tout autre registre, Four Pills at Night de Leart Rama aborde la question des agressions homophobes, qu’elles soient physiques ou psychologiques de la part de proches qui refusent d’accepter cette différence.

La violence, résultat d’émotions tout à fait humaines, ne pourra jamais être éradiquée de la société, mais il ne faut cependant pas se laisser aller au fatalisme. Que ces violences soient individuelles ou systémiques, comme celles présentées dans Imuhira de Myriam Uwiragiye Birara, traitant de la situation terrible vécue par les femmes dans la société du Rwanda, il faut lutter contre elles.

Chacun de ces courts-métrages semble poser cette même question silencieuse au spectateur : « Pourriez-vous rester impassible face à une telle situation d’injustice ? » Cette question renvoie à la responsabilité de chacune et chacun envers les autres. Il s’agit bien entendu de questions philosophiques qui ne peuvent pas trouver de réponse toute faite, mais c’est un des rôles du cinéma en tant que forme d’art de les poser.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Un voyage dans l’espace en réalité virtuelle

Y-a-t-il plus fascinant que les mystères de l’espace ? Au Locarno Film Festival, sur la place de la Rotonda, un des sponsors offre une expérience unique plongeant les curieux au cœur de la station spatiale internationale. Cette expérience prend la forme d’un court-métrage visionné au travers de lunettes de réalité virtuelle, permettant alors de vivre la production plutôt qu’en être le simple spectateur.

Il est question de suivre les astronautes dans la station spatiale au fil de leur témoignages, leurs impressions et leurs histoires extra-terriennes. Ils sont montrés à leur poste, effectuant des tâches d’entretien ou tout simplement vivant leur quotidien hors de l’ordinaire. Ils racontent comment ce mode de vie particulier les affecte et les fascine, comment leur corps s’est adapté à l’apesanteur constante. Il est difficile de se raconter dans l’espace sans mentionner le retour à la terre ferme et comment cette transition est imaginée et amorcée. Du côté des spectateurs, se retrouver au milieu de la vie spatiale ne fait qu’alimenter la fascination pour les astronautes, visiteurs de  l’espace sélectionnés pour leur compétences physiques, psychologiques et intellectuelles. Loin d’être limité à un cadrage particulier, la station spatiale se découvre sous tous les angles grâce à la technologie de la réalité virtuelle. Les spectateurs peuvent alors vivre l’expérience à taille réelle et assistent au court-métrage comme s’ils faisaient partie de la scène elle-même.

Cette technologie de la réalité virtuelle – bien plus développée dans le monde des jeux vidéos qu’elle ne l’est au cinéma –  a déjà été utilisée dans le cadre de certains films. Son avantage réside dans la création d’un environnement virtuel combinant image et 3D. Elle pourrait représenter une orientation alternative pour le cinéma, se prêtant bien à des types particuliers de productions audiovisuelles. Cependant, elle requiert une adaptation particulière de ces productions et n’est intéressante que dans certains cas spécifiques. Imaginer un jour que les films en VR remplacent le cinéma traditionnel en 2D est cependant encore difficilement imaginable. Il ne s’agit pas là de la prochaine révolution cinématographique mais plutôt d’expériences accessoires, tout comme la 3D qui n’a pas réussi à s’imposer dans le vaste monde du septième art.

Isciane Favre, 22 ans

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Locarno Film Festival 2021 – La Place d’une autre, d’Aurélia Georges – L’honnêteté de l’imposture

Que faire quand la vie offre une opportunité trop belle pour être ignorée ? Faudrait-il simplement passer à côté et poursuivre sa vie misérable ? C’est une des questions posées par La Place d’une autre. Le film suit les péripéties de Nélie (Lina Khoudry), une infirmière au front lors de la Première Guerre mondiale, position qu’elle a accepté pour fuir une existence terrible dans les rues. Un jour, elle voit une jeune noble nommée Rose (Maud Wyler) être tuée devant elle, et elle décide de prendre sa place. Elle va vivre chez une femme âgée (Sabine Azéma) qui devait accueillir Rose chez elle, entrant ainsi dans une vie de mensonges.

L’histoire en elle-même n’apporte rien de transcendant et de particulièrement surprenant, les différents retournements de situation peuvent, en effet, être prédits avec une certaine assurance. La narration est quant à elle bien plus convaincante. Plus que l’histoire elle-même, c’est la façon dont elle est racontée qui la rend marquante. Les dialogues très bien écrits sont joués par des acteurs de talent, même si par moment leur diction peut manquer de naturel. Parfois cela donné l’impression de regarder une pièce de théâtre, tant ils font attention à bien prononcer toutes les syllabes, comme peu de gens le font véritablement à l’oral. Si cela peut trouver une justification chez la plupart des personnages qui sont d’ascendance noble et ont connu une éducation classique du siècle dernier, rendant donc pertinent ce ton théâtral, ce n’est pas le cas de Nélie qui vient de la rue. Cet aspect aurait même pu être utilisé dans le récit pour montrer que ce monde est éloigné du sien. Le tout étant soutenu par un rythme très bien géré, cela permet de ne pas perdre le spectateur en chemin, et le garder cloué à son siège pour toute la séance.

Film d’époque, La Place d’une autre effectue un travail remarquable pour plonger le spectateur au cœur de la Grande Guerre, que ce soit sur un champ de bataille, dans les rues de Nancy ou dans un ancien manoir de campagne. Que ce soient les costumes ou les décors, une minutie et une attention aux détails permettent une immersion parfaite aux côtés des personnages. Le travail visuel effectué sur le film est d’une qualité très agréable à constater sur une production de ce type. La reconstitution est toujours un élément-clé de ce type de films, et ici elle est réalisée avec brio.

La Place d’une autre est un récit plaisant, bien que classique, et qui fait preuve d’une ambition visuelle qui fait plaisir à voir dans le paysage audiovisuel français. Sans chercher à révolutionner l’industrie, il fait très bien ce qu’il entreprend, et parvient à faire voyager le spectateur dans une autre époque.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Catastrophes naturelles : installation d’une nouvelle normalité ?

Alors que le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié ce lundi un rapport annonçant l’état d’urgence en matière de réchauffement climatique, il est difficile de visionner certains films du Locarno Film Festival sans percevoir une forme d’urgence. En effet, sans que le thème principal soit dédié aux catastrophes naturelles, le festival a une sélection de films appelant en toile de fond à la réflexion autour de l’urgence climatique et de l’environnement.

C’est notamment le cas du film documentaire How to Kill a Cloud de Tuija Halttunen suivant une chercheuse finlandaise dans l’élaboration d’un projet visant à créer la pluie dans le désert des Emirats Arabes Unis. Une réflexion éthique sur le climat et les risques de son contrôle par les humains est alors au cœur de cette production.

Abordant un autre focus, Kun Maupay Man It Panahon de Carlos Fransisco Manatad se déroule dans le contexte du typhon Yolanda aux Philippines. Le décor représente alors les ruines de la ville de Tacloban dans laquelle aucun ordre ne semble régner. Le film suit un jeune homme, sa mère et sa petite amie se frayant un chemin dans les décombres avec l’idée de rejoindre le port et quitter la ville par voie maritime. Le chaos – qui est d’abord visible dans le décor – se répand dans les comportements du peuple prêt à tout pour survivre. Les images de détresse rappellent les inondations de juillet 2021 en Europe, un arrière-plan émotionnel teintant le film – pourtant si exotique – d’une part de réalisme cru.

De manière davantage discrète, le long-métrage Apenas el Sol de Arami Ullón, bien qu’il n’aborde pas la déforestation directement s’intéresse au sujet à travers la délocalisation des peuples indigènes vivant dans les forêts du Paraguay. Mateo Sobode Chiqueño, lui-même arraché de ses arbres dans les années 60, recueille témoignages et chants de sa communauté, les Ayoreos, afin de conserver son patrimoine culturel. Le film se termine sur des images de feux de forêt, beaux et inquiétants, rappelant un phénomène de plus en plus courant et très en lien avec l’actualité.

Cet arrière-fond de catastrophe soulève des questions quant au délai avant l’apocalypse climatique que tous les scientifiques annoncent depuis des décennies. Ces images amènent même à se demander si le monde n’est pas déjà plongé dans la détresse climatique et s’il ne s’agirait pas là de la fameuse « nouvelle normalité» qui est sur toutes les lèvres en ce moment.

Isciane Favre, 22 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Réseaux sociaux : comment enrichir l’expérience


La communication autour d’un évènement de l’ampleur du Locarno Film Festival requiert des moyens conséquents. Du point de vue visuel, l’exercice est réussi et les couleurs du léopard s’étalent et s’éparpillent dans la ville de Locarno, annonçant ainsi les festivités. Mais cela ne s’arrête pas là ; la pandémie mondiale et ses barrières ont accentué la nécessité de soigner la présence sur les médias en ligne. En effet, en plus d’offrir des contenus audiovisuels personnalisés et variés sur un médium privilégié, les réseaux sociaux se montrent plus proches de la nouvelle génération. La tendance est notamment aux vidéos courtes, concises et dynamiques, aux stories en charge de rappeler et actualiser les informations autour de l’évènement. Mais ce qui fait le succès de ce médium chez les jeunes c’est surtout la dimension interactive entre les plateformes et les utilisateurs leur permettant d’entrer en contact par le biais de sondages, par exemple.

Le Locarno Film Festival a su, cette année encore, enrichir l’expérience sur ces médias particuliers. Que ce soit sur Facebook, Instagram, Twitter ou encore YouTube, le festival partage des contenus exclusifs destinés à tous les passionnés en soif d’apprendre. Notons qu’il s’agit là d’une stratégie qui est courante dans d’autres festivals suisses comme le NIFFF ou le GIFF. Cependant les 41’000 abonnés du compte Instagram du Festival du Film de Locarno – contre quelques 4’000 pour le NIFFF et GIFF – témoignent du succès de la communication sur les réseaux sociaux et de l’ampleur en Suisse et à l’international de l’évènement tessinois.

La page Instagram est des plus brossées, exploitant notamment les différents outils mis à disposition par l’application. Il s’y trouve alors des interviews avec les réalisateurs et autres acteurs en charge des films tantôt sous la forme de stories ou de publications vidéo aussi. La page agit également en tant que fenêtre directe sur la vie du festival en partageant des actualités en direct, des anecdotes ou encore des informations pratiques.  Outil indispensable, lieu d’exploration et d’approfondissement, les réseaux sociaux ne se substituent en aucun cas à l’expérience réelle du festival et témoignent d’une volonté de rester contemporain et ancré dans son temps.

Isciane Favre, 22 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Aswang, d’Alyx Ayn Arumpac – La réalité de la guerre contre la drogue

En 2016, lorsque le président des Philippines Rodrigo Duterte a pris le pouvoir, il a décidé de lancer une guerre contre la drogue. Deux ans plus tard, le bilan est très lourd. Plus de 20’000 hommes, femmes et enfants ont été tués, la plupart d’entre eux issus de la tranche la plus pauvre de la société. La réalisatrice Alyx Ayn Arumpac a décidé de briser la loi du silence, et d’aller sur le terrain, dans les rues, pour filmer ce qui se passe vraiment et les méthodes horribles utilisées par les autorités dans le cadre de cette guerre.

La nuit, dans les recoins les plus sombres de la capitale, Manille, la peur ressentie par la population est palpable. La police possède tous les pouvoirs, et la vie dépend entièrement de décisions arbitraires prises par les agents. Des gens sont abattus dans les rues sans autre forme de procès et leurs corps laissés à l’abandon, d’autres sont kidnappés par les forces de l’ordre et enfermés dans des conditions abjectes et inhumaines, libérés seulement contre une rançon versée par leur famille. L’atmosphère est pesante, la tension est palpable. A tout instant la poudrière peut exploser et envoyer le peuple réclamer des comptes au pouvoir politique qui les a abandonnés entre les mains d’une police corrompue et toute-puissante.

Dans cette exploration, le spectateur peut se raccrocher à quelques personnes suivies par la réalisatrice. Un journaliste indépendant qui tente désespérément de faire éclater la vérité sur les horreurs qui prennent place sous ses yeux, et Jomari, un jeune garçon dont les deux parents ont été arrêtés pour consommation de drogue et qui tente de s’en sortir seul dans les rues. Emportés dans le tumulte incessant et inarrêtable de ce conflit, tous sont terriblement touchants et apportent une véritable humanité à un récit bien sombre. Le film a été véritablement tourné sur le terrain, la réalisatrice partant avec une équipe de journalistes indépendants toutes les nuits entre 22h et 4h du matin pour filmer et tenter de capter la vérité de ce qui se passe. Cela donne à l’œuvre un cachet d’authenticité palpable qui fascine autant qu’il répugne. Pour le meilleur et pour le pire, le spectateur est plongé aux côtés de la réalisatrice dans le quotidien de ces gens qui luttent pour survivre, et pleure à leurs côtés lorsqu’ils racontent les horreurs qu’ils ont vécu. Cela est possible grâce à une caméra discrète, qui ne se montre jamais intrusive et qui laisse la place aux témoins de dire ce qu’ils ont sur le cœur sans se sentir épiés.

Des propres mots de la réalisatrice, le but de ce film est de laisser une trace de ce qui se passe depuis 2016 dans les Philippines. Peu importe le futur et les efforts déployés par le gouvernement pour cacher la vérité, cette œuvre existe et elle montre une réalité qui, même s’il serait plus facile de l’ignorer, est bel et bien présente. Aswang rappelle que le cinéma, plus qu’un simple divertissement, est aussi un outil de mémoire extraordinaire, et permet de conserver et diffuser le souvenir de l’histoire à un niveau qu’aucun autre média ne peut atteindre.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – On n’a pas d’argent, mais on a des idées

Le cinéma indépendant, une notion qui a énormément évolué ces dernières années. Il n’y a encore pas si longtemps, la réalisation d’un film semblait être l’apanage d’une minorité ayant la chance d’avoir une maison de production derrière elle pour financer son projet. Aujourd’hui, cela semble de moins en moins le cas. Avec la démocratisation du matériel vidéo de très bonne qualité à un prix de plus en plus abordable, il est maintenant trivial de se procurer une petite caméra pouvant filmer en 4k ou un micro de qualité professionnelle. Cela pousse de plus en plus de réalisateurs en herbe à se lancer dans la réalisation de leurs propres œuvres avec les moyens du bord. De plus, avec l’émergence des plateformes vidéo comme YouTube, il est maintenant possible de partager ses créations à des millions de spectateurs.

Le Locarno Film Festival offre une place pour les jeunes réalisateurs de demain, afin de les aider à mettre en avant leurs premières productions, au travers de sa sélection Concorso Cineasti del presente. Il s’y trouve une œuvre en particulier qui a été diffusée pour sa première mondiale le 8 août lors du festival, Actual People, de Kit Zauhar. Cette jeune réalisatrice entre parfaitement dans le cadre de la création indépendante et amateur, car c’est après que ses parents ont refusé de lui payer une école de cinéma qu’elle a décidé de se lancer d’elle-même dans la réalisation de son premier long-métrage, avec les faibles moyens à sa disposition. C’est donc avec une équipe réduite, composée en majeure partie d’amis recrutés de manière plus ou moins volontaire dans le projet que le film a été tourné, avant d’être monté par elle-même.

Le scénario du long-métrage est largement autobiographique. Il suit la vie d’une jeune femme étudiante à l’université, mais qui ne sait ni ce qu’elle veut faire de sa vie ni qui elle veut devenir, et qui se cherche entre les fêtes et les coups d’un soir. Ce récit très proche de celle qui l’a écrit, couplé au ressenti très amateur de la réalisation, permet une identification très forte à ce qui se passe à l’écran, et il réussit à transmettre les émotions avec une sincérité désarmante. Actual People est un film qui a pu voir le jour sans le contrôle d’une boîte de production, par un groupe d’amis qui voulaient s’amuser ensemble et qui, grâce au Locarno Film Festival, peut trouver un public, voir même peut-être un distributeur. Si le cinéma indépendant et amateur dispose d’un budget infiniment plus faible que celui de productions financées, cela ne signifie pas qu’il n’a rien à offrir. Il est important pour un festival de cinéma d’offrir une place pour les réalisateurs de demain, ceux qui font leurs premières armes avec les moyens du bord, et pour qui ces contraintes, loin de représenter un handicap, amènent à la création d’une œuvre innovante et porteuse d’émotions fortes.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – A Thousand Fires, de Saeed Taji Farouky – Le pétrole à la maison

Le pétrole. En entendant ce mot, la plupart des gens imaginent sûrement d’immenses plates-formes pétrolières au milieu de l’océan, ou bien encore d’énormes centres de traitement des sables bitumineux. Dans A Thousand Fires, c’est une autre vision qui est offerte au public : celle d’une modeste famille du Myanmar, qui récupère le pétrole difficilement, avec des moyens techniques rudimentaires et des machines peu fiables. Le réalisateur cherchait à faire un film sur l’industrie pétrolière quand il a entendu parler de ce marché totalement non régulé du pétrole au Myanmar, vendu au niveau local entre habitants. C’est après de longues recherches qu’il a rencontré Thein Schwe, un modeste père de famille. Il a ressenti une telle connexion avec lui qu’il a décidé de centrer son film sur lui et sa famille.

Ce documentaire suit au plus près le quotidien de ce groupe, et il s’avère bien rapidement que les problèmes – qu’ils soient personnels ou professionnels – rencontrés par les différentes personnes suivies au cours du film peuvent être compris par tous. Thein Schwe est un homme simple, travailleur, qui aime sa famille, même s’il n’arrive pas toujours à bien le montrer. Il ne parle pas beaucoup et à tendance à se concentrer plus sur les questions pratiques que sentimentales.

Le film s’éloigne très rapidement de son propos d’origine, le commerce du pétrole au Myanmar, pour se concentrer pleinement sur le quotidien de cette petite tribu dysfonctionnelle par certains aspects, mais qui paraîtra si familière à nombre de spectateurs. Par exemple, le fils aîné, qui n’a aucune envie d’aider son père à réaliser cette tâche ingrate qu’est la récolte du pétrole, véritablement montrée comme fastidieuse, salissante et dangereuse, désire par-dessus tout devenir footballeur professionnel, ne manquant pas de causer de l’angoisse à ses parents, inquiets pour son avenir.

Le spectateur n’a besoin d’aucune voix-over pour être immergé dans le récit qui lui est proposé, l’habileté du travail de caméra et l’intelligence du montage permettant parfaitement de comprendre les actions et les doutes des membres de la famille simplement en les écoutant parler entre eux. Le travail d’immersion est une réussite totale, et le film parvient à créer un rare sentiment de proximité avec cette famille. Cela est notamment réalisé grâce à une caméra qui filme au plus proche de l’action, qui arrive à capter les émotions de ces gens, et à un rythme posé, qui donne le temps d’intégrer les différents enjeux auxquels ils font face et de s’attacher.

A Thousand Fires représente une fantastique plongée dans le quotidien d’une famille qui travaille le pétrole, cette matière première toujours si importante. Cela est montré à de multiples reprises dans le film : tout le monde au Myanmar roule en vélomoteur ou en scooter, et utilise donc du carburant, et les petits producteurs doivent constamment lutter contre l’arrivée des grandes entreprises. Il s’agit d’un film doux et qui pose un regard plein de tendresse sur son sujet, pas le pétrole en soi, mais cette petite entreprise familiale.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Une ville qui vit au rythme du festival

Un festival représente toujours un moment particulier dans le cycle annuel de la vie d’une ville. Locarno n’échappe pas à la règle, bien au contraire, et le festival du cinéma représente une bouffée d’air frais pour la cité tessinoise qui commence véritablement une nouvelle vie chaque année au mois d’août. À son approche, l’atmosphère devient électrique, les décorations aux couleurs jaune et noir du léopard ornent chaque croisement de rues, chaque boutique, chaque restaurant.

Personne, pas même le plus réfractaire, ne peut échapper à l’euphorie de l’approche du festival, avec l’arrivée des milliers de cinéphiles venus bousculer le quotidien des habitants. Durant un peu plus d’une semaine, la population de Locarno est démultipliée, les rues se remplissent plus que de raison, et les bars voient leur chiffre d’affaires exploser. Il est plaisant d’admirer les vitrines des commerçants qui jouent le jeu et décorent fièrement leur devanture aux couleurs du festival. Ainsi, les milliers de spectateurs courant avec empressement en direction d’une des nombreuses salles de cinéma diffusant les films ne quittent jamais l’ambiance festive qui convient à un tel événement.

Permettre tout cela à bien entendu demandé un degré de gestion impressionnant, et représente véritablement un message fort de la part des organisateurs, concernant leur vision de ce que doit être un festival de cinéma, message qui est répété aux spectateurs au début de chaque séance : Cinema is back ! De nombreux festivals de cinéma organisent pour leur édition 2021 des diffusions à la fois en salle et en ligne, là où Locarno a pris la décision de relancer les diffusions prioritairement en salle. Cela est bien entendu accompagné de nombres de mesures plus ou moins contraignantes, notamment l’obligation d’avoir été vacciné ou de montrer un test PCR négatif pour assister à certaines séances, mais cela participe grandement à la renaissance de l’atmosphère des festivals. Seuls ceux présents à Locarno peuvent vivre ensemble ces expériences cinématographiques. Le festival retrouve ainsi son sens premier – son aspect social – les rencontres entre cinéphiles, les débats enflammés autours d’un verre, les discussions avec des professionnels et la chance de visionner des films qui ne seraient probablement jamais présentés en salle de cinéma en dehors du cadre d’un festival.

Après une édition 2020 en ligne qui semblait avoir laissé les rues de la ville à l’abandon, comme si elles-mêmes portaient le deuil du festival, voir à nouveau le cœur de Locarno battre au rythme de la fête du cinéma représente un plaisir sans commune mesure.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – 1987, annus mirabilis

Un festival de films de l’envergure de celui de Locarno, c’est bien sûr une compétition internationale, des sorties, des avant-premières… En bref, la fine fleur de ce que peut offrir l’actualité cinématographique. Mais le septième art s’y conjugue aussi au passé : les nombreuses rétrospectives permettent de porter un regard sur des œuvres plus ou moins anciennes, avec, en premier plan, cette année, les projections des films du réalisateur Alberto Lattuada. Riche de plusieurs dizaines de films, la cinématographie de l’Italien s’étend de 1943 à la fin des années 80, incluant notamment une collaboration avec un certain Federico Fellini, alors à ses débuts en tant que metteur en scène. Ils réalisent conjointement Luci del varietà (1950), qui contient déjà nombre d’éléments caractéristiques de l’œuvre de Fellini, grand maître du cinéma italien.

En mettant en lumière un auteur, un pays ou un courant, les rétrospectives provoquent parfois des rencontres singulières, à l’image de celle de Lattuada et Fellini, entre deux films. Hasard ou non de la programmation, les films RoboCop de Verhoeven et King Lear de Godard (image ci-dessus) ont été projetés le 6 août à quelques heures d’intervalle. Leurs points communs ? Quasiment aucun, sinon leur année de sortie, 1987. Le premier est une énorme production américaine contenant force scènes d’action, le second un film d’auteur marginal et halluciné. Et pourtant, voir ces deux films presque à la suite relève d’une expérience esthétique indélébile. Passer de la linéarité du blockbuster à l’éclatement narratif de Godard, c’est expérimenter le vertige de la rupture ; sauter des effets pyrotechniques de RoboCop aux borborygmes – le mot est du réalisateur – de King Lear, c’est vivre un trip audiovisuel qui confine au mysticisme.

Mais au-delà des rencontres filmiques – plutôt des collisions dans ce cas – proposées par les rétrospectives, une des vertus de ces sections tient au fait de rendre justice à des œuvres parfois oubliées. RoboCop n’a nullement besoin d’être projeté en 2021 à Locarno pour atteindre le statut d’objet culte, c’est déjà le cas. King Lear, c’est un peu une autre histoire. Entre un contrat signé sur une nappe de restaurant et, quelques années après, la faillite de la boite de production du film, cette « adaptation » – rajoutez à loisir des guillemets supplémentaires – du Roi Lear de Shakespeare n’est finalement pas distribuée à sa sortie en France. Pas de quoi atteindre les deux millions d’entrée d’A bout de souffle, donc. Si la projection du film cette année au Locarno Film Festival ne le sortira probablement pas de la confidentialité, elle a permis de redécouvrir un Godard sur grand écran. Ce qui est loin d’être négligeable.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Mad God de Phil Tippett – Une plongée au cœur de l’horreur

Une lettre d’amour à l’art de l’animation en stop-motion, c’est ainsi que son créateur présente le film. Le terme est presque ironique, car plus que l’image de l’amour, Mad God dégage davantage celle d’une aventure au fond de l’esprit d’un savant fou, s’amusant à construire des créatures grotesques et horrifique, suivant un personnage masqué dans son exploration de ce monde mystérieux.

Le nom de Phil Tippett, réalisateur et scénariste du film, n’est peut-être pas particulièrement familier aux oreilles du grand public, mais il est certain que tous ont au moins entendu parler des œuvres sur lesquelles il a travaillé. Directeur d’effets spéciaux de légende, il a notamment participé à la création de la trilogie originelle de Star Wars (Georges Lucas et al., 1977-1989), de Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993) ou encore de Robocop (Paul Verhoeven, 1987). Il s’agit donc d’une expertise de plus de 40 ans de métier qu’il amène sur ce projet, réalisé grâce à un financement participatif.

Chaque plan de Mad God transpire la passion et l’amour pour cette forme d’animation si particulière qu’est le stop-motion. Tous les décors fourmillent de détails et dégagent une beauté morbide qui fascine autant qu’elle révulse. Son univers visuel et son atmosphère représentent véritablement les grands points forts du film. Mad God rappelle des œuvres comme Berserk (1990-aujourd’hui) du regretté Tenkaro Miura ou encore le travail de Hans Giger, notamment Alien (Ridley Scott, 1979), tout en parvenant à apporter sa propre patte à l’ensemble, à créer un tout unique et cohérent.

Si les visuels brillent de mille feux, il n’en est pas de même du récit, pour le moins minimaliste. Le film ne contient pas un seul véritable dialogue, ce qui complique le fait de suivre le semblant d’histoire proposé au spectateur. Il n’est pas facile de tenter d’en proposer un synopsis, et cela n’aurait finalement que peu d’intérêt, tant le film lui-même ne s’attarde pas à développer son histoire. Cette dernière n’est qu’un prétexte pour s’avancer de plus en plus profondément dans la folie d’un monde en décrépitude.

Expérience unique en son genre, Mad God peut se montrer dérangeant, violent, gore, mais dégage également une certaine beauté onirique de plusieurs de ses environnements abandonnés de toute vie. S’il aurait pu gagner à proposer un récit plus développé, à la hauteur de ses ambitions, il s’agit sans aucun doute d’une des plus belles réalisations en stop-motion de ces dernières années, et ne manquera de marquer la rétine de tous ceux qui se risqueront à le regarder.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Une invitation au voyage

S’il y a bien une envie qui peut rassembler les visiteurs de cette édition du Locarno Film Festival, c’est le besoin d’évasion. Ce besoin ressenti par tous de pouvoir, au moins l’espace d’un instant, quitter son quotidien pour vivre autre chose. La dernière année, marquée par une crise sanitaire d’ampleur planétaire, aura profondément modifié le rythme de vie de l’ensemble de la population. Les interdictions de voyager ont notamment pu être particulièrement difficiles à vivre, dans une société où aller au bout du monde pouvait apparaître comme une évidence. Heureusement, le cinéma existe pour permettre à tous les spectateurs de s’évader le temps d’une séance, de découvrir des mondes inconnus, et de pouvoir aller à la rencontre de leurs habitants sans se lever de son siège moelleux.

Le Locarno Film Festival, dans sa compétition Pardi di domani – consacrée aux courts et moyens-métrages expérimentaux originaires de tous les pays – se donne justement comme mission cette année encore de faire voyager son audience, à travers un premier bloc de programmation consacré à « l’invitation au voyage ». Au travers de cinq films, qu’ils soient documentaires, de fiction, en animation ou non, leur point commun est cette volonté d’offrir une vision différente et originale du dépaysement. Ce dernier peut être historique comme dans Caricaturana de Radu Jude, qui s’intéresse à la figure de l’escroc – Robert Macaire, personnage populaire du XIXe siècle français – ou bien déchirant, comme l’est la plongée difficile dans le traumatisme de la guerre des Balkans proposée par Eliane Esther Bots dans In Flow of Words. Que ce soit au travers de l’animation traditionnelle, du Stop Motion, la sobriété ou la violence excessive, toutes les œuvres de cette sélection ont pour objectif de faire partir le spectateur très loin de son quotidien.

Plus que simplement prendre l’avion pour aller dans un autre pays, le Locarno Film Festival développe l’idée que l’invitation au voyage peut aussi être cinématographique, découvrir des œuvres dérangeantes, aux thématiques perturbantes et prenant une forme inattendue. En bref, sortir de sa zone de confort. Cela représente, après tout, la mission première de tout festival de cinéma, mettre en avant des œuvres différentes, et pousser les spectateurs vers un voyage inoubliable.

Ludovic Solioz, 24 ans

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Locarno Film Festival 2021 – Netflix et teen movie : invité de marque ou invité de trop ?

« Love is a disaster. » C’est par cette phrase que s’ouvre Young Love (L. Rithy, 2019), une comédie romantique cambodgienne qui n’a pas manqué de surprendre le public du Locarno Film Festival. Au point que, peut-être, certains se sont demandé si le film n’en était pas aussi un, de désastre… Projeté le jour de l’ouverture dans la section Open Doors – catégorie présentant des films d’Asie du Sud-Est et de Mongolie – Young Love n’est pas le genre de films qui a priori définit l’identité du festival locarnais. Cette production réunit en effet tous les ingrédients du teen movie : une jeune fille se découvrant des sentiments jusque-là inconnus, un Apollon guitariste à chignon, un meilleur ami amoureux en scred… Bref, la réunion des éléments canoniques d’un bon film pour ados dont la trame est usée jusqu’à la corde ; bref, une comédie romantique musicalement pénible et franchement kitsch ; bref, un choix douteux pour le festival, diraient d’aucuns. Vraiment ? Ce serait aller un peu vite en besogne et ignorer les qualités du film, dont l’intrigue se ramifie dans le dernier tiers, offrant somme toute un portait sensible de la fin de l’adolescence. Ce serait également ne pas savoir apprécier l’audace de la ligne éditoriale du festival – outre le fait de présenter une production cambodgienne, réalisée par une femme de surcroit – le choix de Young Love peut se lire comme la volonté d’inclure dans la programmation du festival des genres cinématographiques traditionnellement absents de celle-ci.

Au-delà des genres, définir une ligne éditoriale d’un festival implique de s’interroger sur l’évolution de l’industrie du cinéma. La question, cette année, s’est probablement posé de manière la plus aiguë avec Beckett (F. Cito Filomarino, 2021), projeté en ouverture sur la Piazza Grande et destiné à sortir sur Netflix dès le 13 août. Comment composer avec ce géant de la création de contenus audiovisuels ? Certains se rappelleront peut-être la controverse autour d’Okja (B. Joon-ho, 2017), film Netflix présenté l’année de sa sortie au festival de Cannes. Depuis, le même festival a pris le choix d’exclure tout film dont la sortie se fait exclusivement sur une plateforme de streaming légal. Entre les craintes de voir les salles fermer et l’attractivité des mastodontes de la VOD, le débat n’est pas terminé. Et il se joue aussi à Locarno.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Locarno Film Festival 2021 – La fête ne fait que commencer

Que peut bien lier le lynx et la mort au cinéma ? La réponse à cette question, de prime abord certes saugrenue, tient peut-être à la difficulté de représenter l’un comme l’autre. Le lynx, de par son caractère farouche, quasiment invisible, rend sa captation plus que difficile ; la mort demande quant à elle un effort intense pour dire l’indicible. Et pourtant, ce sont les thématiques respectives des deux films choisis pour introduire, avant l’ouverture officielle, le Locarno Film Festival : en effet, Lynx (L. Geslin, 2021) et Tomorrow My Love (G. Rao, 2021 [image ci-dessus]) ont dialogué mardi 3 août en guise de pré-festival.

Le premier des deux films réalise le tour de force inédit de présenter à l’écran le lynx d’Eurasie – autre figure féline du festival –, un animal jusque-là jamais filmé dans son habitat naturel. « 99% des photographies de lynx sont prises dans des parcs animaliers », ajoute le réalisateur. Le spectateur imagine donc volontiers la logistique et la patience infinie déployées pour capturer en images le prédateur. Le tout dans le Jura suisse, bien sûr. Le second film, un court-métrage réalisé par l’Indienne Gitanjali Rao, s’inspire directement de la situation sanitaire au plus fort de la pandémie, lorsqu’il était impossible de maintenir un contact, particulièrement physique, avec un proche hospitalisé. Servi par une animation délicate en noir et blanc, Tomorrow My Love est dédié, selon les mots de sa réalisatrice, « à tous ceux qui, comme moi, ont perdu des êtres chers dans la pandémie sans pouvoir leur tenir la main pendant qu’ils mouraient » (source : site internet du festival).

En présentant deux productions très différentes, tant sur le plan de la forme que du propos, le Locarno Film Festival s’inscrit d’emblée dans une volonté de mettre en avant un cinéma de qualité, suisse comme international, diversifié et exigeant ou comme le dit Giona A. Nazzaro, le nouveau directeur artistique du festival tessinois. « Mettre au point une sélection implique d’aborder des scénarios aux complexités multiples, de rendre compte de la diversité des choix possibles, de laisser un espace aux imaginaires inclusifs ». Le ton est donné, et mercredi 4 août, premier jour du festival, le public pourra l’apprécier dans toute sa mesure : avec entre autres un film d’ouverture cambodgien et le classique Safety Last! (F. C. Newmayer & S. Taylor, 1923), les promesses du directeur artistique ne seront probablement pas désavouées.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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Locarno Film Festival 2021 – L’élégance du léopard

Il est des symboles qui ne trompent pas : le léopard du Locarno Film Festival est de ceux-là. Un emblème taillé sur mesure pour le festival tessinois. Moins orgueilleux que son cousin lion, plus solaire que son frère tigre, le léopard incarne un chic désinvolte proprement félin. Ses variations noire et rose, en les personnages de Bagheera et de la Pink Panther, n’incarnent-elles pas toutes deux au cinéma une certaine idée de la classe ?  Une classe cool, genre Miles Davis ou Jim Jarmusch, à l’image de l’élégance du festival.

Et qui a déjà vu, introduisant chaque film du festival, le léopard apparaître sur l’écran de la Piazza Grande en a l’intime conviction : l’animal ne saurait se contenter d’une cage trop petite pour lui. Après une édition 2020 réduite, le félin revient en majesté pour un festival en grande pompe dans un format quasiment identique à celui de la période pré-COVID, marqué par la reprise des cultissimes projections sur la Piazza Grande. Ainsi le Locarno Film Festival renoue-t-il avec son identité première : un demi-millier de projections pour plusieurs centaines de films, le tout dans un écrin exceptionnel très dolce vita. « Le léopard ne peut changer ses taches », disait en substance Jérémie dans la Torah (13:23). Et quand c’est un prophète qui le dit…

Bien sûr, le festival n’ignore rien de la situation sanitaire, et qui veut prendre place sur l’un des 5000 sièges de la Piazza Grande devra présenter patte blanche : pass COVID obligatoire. Quant aux projections ordinaires en salle, seuls le port du masque et la réservation de sa place sont nécessaires. Mais malgré ces mesures, la fête sera belle.  Aucune raison d’en douter, tant la programmation est alléchante. Outre une rétrospective consacrée au cinéaste italien Alberto Lattuada, de nombreuses sorties sont attendues avec impatience : Vortex (2021) de Gaspar Noé, l’impayable enfant terrible du cinéma français, ou encore Beckett (F. Cito Filomarino, 2021), avec John David Washington.

Le cinéma suisse sera également mis à l’honneur, notamment des productions peu connues. Grâce à la section Cinéma suisse redécouvert, le public pourra (re)découvrir trois films du réalisateur chaux-de-fonnier Henry Brandt, ainsi qu’un Godard jamais diffusé en France pour cause de conflit avec les producteurs, King Lear (1987). Et pour que le tableau soit complet, de nombreux invités seront présents pour l’édition 2021. En premier lieu Laetitia Casta, mais aussi Françoise Fabian ou encore la gracieuse Maud Wyler, jeune talent français à suivre de près. Bref, l’édition 2021 du Locarno Film Festival s’annonce sous les meilleurs auspices. Et si la nuit tous les chats sont gris, le léopard de Locarno, lui, gardera tout son éclat.

Jeremy Jaquet, 23 ans

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