Entretien avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm

Parents à la ville d’un petit garçon réchappé du cancer, Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm ont transposé à l’écran leur combat, dans un film électrisant de vitalité : “La Guerre est déclarée”. Rencontre.

 Jérémie Elkaïm et Valérie Donzelli, à Cannes, en mai 2011 (Photo Ch. Georges)

Avez-vous toujours eu envie de réaliser des films ?

 Valérie Donzelli : Pas du tout. C’est arrivé très tard dans ma vie, par ma rencontre avec Jérémie Elkaïm, il y a 15 ans. C’est lui qui m’a initiée au cinéma. J’ai fait des études d’architecture, avant de découvrir que j’avais davantage envie d’être actrice qu’architecte. En m’incitant à écrire mes propres films, Jérémie a débloqué quelque chose. Sans lui, je n’aurais peut-être jamais fait de cinéma.

Vous dites : « On est une génération d’enfants gâtés, pas préparés à la guerre ». Qui y a-t-il derrière ce « on » ?

Valérie Donzelli : Je pense aux générations des 20-30 ans, nés à partir des années 70.

Jérémie Elkaïm : Nous vivons à une époque marquée par la dictature du bonheur, une tyrannie du « cool ». C’est la course-poursuite à l’épanouissement personnel. On manque d’idéaux, politiques ou autres. On essaie de mettre à distance tout ce qui s’apparente au malheur, avec juste une petite pensée pour la planète de temps à autre. En Occident, cela donne une génération chouchoutée, qui reste dans l’insouciance. Quand la vie nous administre une tarte, on n’y est pas préparés.

En quoi la maladie de votre enfant vous a-t-elle changés ?

Valérie Donzelli : Cela a changé mon rapport au temps et à la vie. Avant une épreuve, on est dans la précipitation. Dans une situation comme celle-là, le temps s’arrête. On accepte plus facilement de subir, d’être dans l’endurance, de ne pas se projeter dans l’avenir, de tenir le coup et le cap, de gravir la montagne. Ca rend plus humble aussi.

Jérémie Elkaïm : Tous les gens qui rencontrent un accident de la vie connaissent une révolution. Nous avons vécu ce qui nous est arrivé comme une aventure, davantage que comme une fatalité. Comme une invitation à être plus philosophes, plus zen. Mais il faut également éviter une certaine forme de capitulation morbide, à vouloir être philosophes à bon compte. Il faut se rebeller. Après avoir vécu le désoeuvrement bizarre marquant la guérison de notre enfant, je me suis retrouvé dans une relativisation chronique des choses parfois un peu compliquée.

Il était évident dès le départ que la pulsion de vie serait au centre du film ?

Jérémie Elkaïm : C’est une idée du cinéma que nous partageons avec Valérie. Comme spectateurs, nous aimons sortir d’un film porté par un élan. On a ressenti l’importance de la solidarité durant notre épreuve personnelle de parents. Le lien, c’est quelque chose !

A vouloir vous débarrasser du mauvais côté des choses, pour partager le bon, quels choix d’écriture et de mise en scène se sont imposés ?

Jérémie Elkaïm : Nous avions peur de la complaisance, du pathos, de la prise du spectateur en otage. Valérie a cherché à prendre de la distance, à trouver le bon angle pour raconter cette histoire. Ce n’est pas parce qu’on vit quelque chose d’intense que cela donne de bons films !

Valérie Donzelli : En écrivant le scénario, je visualise énormément de films. J’ai déjà la sensation de ce que ça peut devenir. Pour autant, je ne peux pas prévoir la dimension émotionnelle. J’imaginais que le film serait plus léger encore. Ce que donnent les acteurs, les situations, le montage, la musique, fait que le film renaît et nous dépasse un peu. On cherche à maîtriser, mais le film est toujours plus fort que nous.

Vous êtes-vous un peu freinés, pour ne pas verser davantage dans la comédie ?

Valérie Donzelli : Je ne dirais pas ça. Par exemple, je ne me suis pas rendu compte au montage que certaines scènes ne fonctionnaient pas. C’est plutôt une question de dosage, difficile à expliquer. La comédie me plaît, car elle permet de retrouver une forme de pudeur. Grâce à ce petit recul, on peut traiter tous les sujets. L’identification du spectateur passe moins par le couple formé de Roméo et Juliette que par leurs proches, par des personnages en qui chacun peut se retrouver.

A quel stade avez-vous choisi les musiques du film ?

Jérémie Elkaïm : Il y a quelque chose de très impressionnant dans la façon de travailler de Valérie : les solutions dramaturgiques peuvent venir de n’importe où ! D’un accessoire, d’un décor, d’un événement, d’une idée plaquée arbitrairement, comme de la musique. Elle bouillonne d’idées et s’inspire de tout, de manière décomplexée, sans peur du ridicule ou de l’échec. J’essaie de la retenir, de la cadrer un peu. Comme j’aime fouiner, je lui suggère aussi des musiques qui pourraient l’inspirer. Et cela donne des choses assez joyeuses parfois.

Ces audaces formelles, cette volonté d’expérimenter, sont-elles liées au fait que le cinéma français vous paraît parfois un peu trop formaté ou convenu ?

Jérémie Elkaïm : Sur les tournages de Valérie, il n’y a aucun cérémonial, aucune solennité. Elle s’entoure de gens auquel elle croit et s’engage dans quelque chose de très libéré. On ne fait pas des films « contre » un certain cinéma français. Mais pour prendre un exemple très simple, on tenait beaucoup à ce que les fêtes de «La Guerre est déclarée » ressemblent à de vraies fêtes… Tout a été fait pour que ce soit plus incarné que ces fêtes de cinéma un peu toc, dans lesquelles des figurants sont invités à faire semblant de danser et de s’amuser, tout en parlant très fort alors qu’il n’y a aucune musique sur le tournage.

Pour ce film, quels étaient les avantages et les limites de tourner avec un appareil photo à fonction vidéo ?

Jérémie Elkaïm : Le résultat visuel est très beau de prime abord, mais les informations sont très compressées. Donc nous avons moins de possibilités au niveau de l’étalonnage.  Il faut aussi qu’un virtuose de la technique s’occupe de la mise au point sur ce genre d’appareil, qui n’était pas toujours très léger. Regardez ! (réd. : il montre une photo sur son portable). C’est le genre d’objectif qu’on monte sur les caméras Panavision en scope pour faire les zooms…

Quelle dimension ajoute à votre sens la voix off ?

Valérie Donzelli : Je suis très attachée à l’idée d’un narrateur qui raconte l’histoire. Cela permet de mettre de la distance, d’avoir un regard un peu au-dessus des choses. Et c’est pratique pour résoudre beaucoup de problèmes de scénario !

Jérémie Elkaïm : La monteuse du film dit que Valérie “porte son inconscient en bandoulière”. Le texte initial de l’épilogue laissait entendre que le père et la mère du petit garçon resteraient “détruits mais solides“. Cela paraît incompatible, mais ça devient de la poésie. Ces deux-là ne seront plus jamais un couple traditionnel, ils ne vivront plus l’amour de manière normative, mais ils sont liés à jamais. 

                       Propos recueillis le 14 mai 2011 à Cannes par Christian Georges

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